Qu'est-ce qu'une œuvre d'art
?
On peut s'interroger sur l'essence de l'œuvre
d'art en raison de la multiplicité des arts et des œuvres : elles ne semblent
pas avoir en commun des caractéristiques qui justifient qu'on leur donne le même
nom et qu'elles partagent la même essence.
Existe-t-il quelque chose de
commun aux monuments de l'Acropole, à une symphonie quelconque, à une toile de
Picasso, à un emballage de bâtiment public par Cristo, à une compression de
César, à une pièce de théâtre de Boulevard, à un roman de gare et à la poésie de
Baudelaire… ?
Rien en apparence.
Sauf que dans tous les cas, il
semble qu'on ait toujours trois éléments :
Une œuvre d'art est le
produit ou l'effet de l'activité ou du projet d'un humain qu'on appelle un
artiste.
Elle a pour caractéristique de s'adresser à un public (grand ou
choisi) sur lequel elle a certains effets, comme des émotions, des engouements,
un plaisir et la production de discours, l'ensemble étant le plus souvent liés à
la beauté des oeuvres.
Elle est un objet en rapport avec les autres objets du
monde dont elle semble dire quelque chose : il est courant de soutenir que les
œuvres d'art représentent et/ou expriment quelque chose. Ce qui voudrait dire
qu'elles renvoient à quelque chose d'autre qu'à elles-mêmes.
Est-ce à
dire qu'on a ainsi défini l'essence d'une œuvre d'art ? Ne faudrait-il pas
soutenir qu'une œuvre d'art, c'est un bel objet, qui représente ou exprime
quelque chose et qui est produit par un artiste en vue de créer une impression
sur un public ? Auquel cas, elle serait faite de ces trois rapports : à un
auteur, à un public et au réel.
Mais alors :
Pourquoi
certains objets réputés d'art aujourd'hui ne l'ont-ils pas toujours été ?
Pourquoi certains objets qui n'étaient pas initialement des œuvres d'art, comme
les peintures rupestres, des masques, des parures…, le sont-ils devenus ?
Pourquoi certains, en perdant leur fonction initiale : rituelle, religieuse,
magique, ont-ils acquis ce statut d'œuvre d'art et pas d'autres ? Qu'est-ce qui
justifie ces changements de statut ?
Pourquoi des variations de jugements
d'une époque à une autre ? Comment a-t-on pu refuser le statut d'œuvre d'art à
des objets affirmés comme tels par leurs auteurs et que nous avons fini par
tenir pour tels ? Pourquoi par exemple les premières toiles impressionnistes,
les dernières statues de Rodin, Madame Bovary, Les demoiselles d'Avignon ou les
graphes et le rock n'ont pas été ou ne sont pas tenus pour de l'art ? Pourquoi
finir par le refuser à d'autres qui d'abord sont passées pour des œuvres d'art ?
Pourquoi des variations de jugements d'un public à un autre ? Pourquoi
certaines reproductions de peintures ou de dessins lassent-elles ou font-elles
sourire les amateurs d'art ? Inversement, pourquoi certaines œuvres reconnues
comme œuvres d'art en cela qu'elles sont dans des Musées ne passent pas pour
telles auprès du grand public qui juge que ce n'est pas de l'art, mais de
l'escroquerie ?
Pourquoi reconnaître comme artiste des individus qui ne
se considèrent pas comme tels et par ailleurs refuser ce titre à certains de
ceux qui le revendiquent ?
Pourquoi tous ces malentendus entre auteurs
et public, entre différents publics au sujet des œuvres, de leur beauté, de leur
expressivité ou de ce qu'elles représentent ?
En somme, si pour pouvoir
dire qu'un objet est une œuvre d'art, il faut que les trois éléments que sont
l'artiste, le public et un certain rapport de l'œuvre au réel soient présents,
reconnaissons que ces trois éléments n'apparaissent pas de manière simultanée et
harmonieuse.
C'est lorsque la présence de l'un des trois parvient à
entraîner celle des deux autres qu'un objet devient d'art.
C'est parce que
tel objet est beau qu'un public dira qu'il est une œuvre d'art et donc que son
auteur est un artiste. C'est parce que l'auteur de telle œuvre est un artiste
qu'on lui trouvera de la beauté ou des qualités esthétiques. C'est parce qu'un
objet est expressif ou qu'il représente avec force quelque chose qu'il sera tenu
pour une oeuvre d'art par un public et c'est parce qu'il a ces qualités qu'on va
finir par le trouver beau.
Mais si l'un des trois suscite les deux
autres, n'en est-il pas un qui soit déterminant ? Et si tel est le cas, lequel
des trois éléments est-il décisif ? Lequel des trois détermine-t-il les deux
autres ? L'artiste, c'est-à-dire la création artistique ? Le public,
c'est-à-dire les appréciations d'un public ? L'œuvre en tant qu'elle représente
ou exprime quelque chose, c'est-à-dire la nature de l'objet et son rapport au
monde ?
Nous avons là trois points de vue possibles et trois questions
par lesquelles il sera peut-être possible de savoir en quoi consiste une œuvre
d'art :
1 ) Point de vue de l'artiste, de la création. Et si une
œuvre d'art, c'était tout d'abord et essentiellement ce que fait un artiste ? En
somme, pourvu que celui qui produit une œuvre soit un authentique artiste, alors
il ne fait pas de doute que ses œuvres seront belles et expressives et donc
qu'elles finiront par être reconnues comme des œuvres d'art.
Soit, mais
alors qu'est-ce qu'un artiste ? Et qu'est-ce qui caractérise la création
artistique ?
2 ) Point de vue du spectateur, de l'effet. Et si une
œuvre d'art, ce n'était finalement que ce qui est socialement tenu pour tel ? Et
si c'était les jugements des spectateurs qui décidaient de tout : des qualités
qui font qu'une œuvre est d'art et donc de qui est un artiste ? Soit, mais
puisqu'il n'y a pas de jugement sans critère et que ces critères ne sont ni
arbitraires ni singuliers sans quoi les jugements des spectateurs ne seraient
pas si souvent convergeants, sur quoi se fondent-ils ? Sur les effets que les
objets ont sur le public ? Soit, mais lesquels ? Comment l'œuvre d'art
parvient-elle à les provoquer ? Sa beauté ? Mais qu'est-ce la beauté d'une œuvre
d'art ? Et est-elle réellement la cause des effets qu'on lui reconnaît
?
3 ) Point de vue de l'œuvre en tant qu'elle représente ou exprime
quelque chose. Et si une œuvre d'art, c'était un objet, un quelque chose qui se
signale par un rapport au monde, un rapport particulier avec les objets du monde
? D'accord, mais quels sont les rapports si particuliers que les œuvres
entretiennent avec le monde en général, avec le réel ? Qu'est-ce qu'un objet
doit représenter ou exprimer pour être une œuvre d'art
?
________________________
Mise en garde : il ne faut pas confondre le
point de vue de l'essence et celui de nos appréciations, confondre les œuvres
d'art dans leur ensemble avec celles qu'on aime, croire que les œuvres que nous
n'aimons pas ne sont pas des œuvres d'art : on n'est pas obligé d'aimer tout ce
qui se fait en la matière et on ne doit pas rejeter en dehors de l'art des
œuvres pour la seule raison que nous ne les comprenons pas ou qu'elles nous
heurtent.
En revanche, rien n'interdit, au sein de l'ensemble des œuvres
d'art, d'établir une hiérarchie, de distinguer les œuvres d'art des chefs
d'œuvre. Seulement, là encore, il faudra se garder de prendre nos appréciations
immédiates pour un critère pertinent : le chef-d'oeuvre n'est pas nécessairement
ce qui nous plaît, c'est l'excellence pour une œuvre d'art. Voilà qui nous
ramène à la nécessité de définir l'essence des oeuvres
d'art.
________________________
On peut définir l'œuvre d'art par
l'artiste et dire donc qu'une œuvre d'art, c'est ce que fait un artiste. On est
d'autant plus tenté de répondre de cette manière à la question que certaines
œuvres ne nous semblent pas immédiatement être des œuvres d'art et ne le sont
que parce qu'on tient leurs auteurs pour des artistes.
Seulement, cette
réponse n'est pas satisfaisante : reste encore à savoir à quoi on reconnaît un
artiste !
I ) Qu'est-ce qu'un artiste ? Qu'est-ce que l'art ?
Point de vue de la création.
Sachant qu'on ne peut pas répondre à
cette question en disant qu'un artiste est celui qui fait des œuvres d'art,
sachant encore que l'on ne peut pas non plus y répondre en disant qu'il est
celui qu'on tient pour tel socialement dans la mesure où nous appelons artistes
des individus qui ne se sont jamais considérés comme tels et qui ne l'étaient
pas pour leurs contemporains, mais qui le sont pour nous, comme par exemple les
hommes qui ont peint les grottes de Lascaux, ou ceux qui ont construit des
cathédrales…, on s'aperçoit que la question n'est pas si simple et qu'elle exige
un long détour.
Se demander ce qu'est un artiste, c'est d'abord
s'interroger sur la notion et la réalité de l'art comme ce qui à son tour semble
définir l'artiste. L'artiste étant celui qui exerce un art, qu'on associe
toujours à un art.
A ) Qu'est-ce que l'art ?
Le mot
art se retrouve dans un grand nombre d'expressions courantes qui sont si
différentes les unes des autres qu'on peut se demander ce que peut bien vouloir
dire ce mot : du grand art, avoir l'art et la manière, art de vivre, art
culinaire, art de la guerre, art d'être grand-père, parler d'une activité comme
d'un art, comme la médecine, la rhétorique…
Que signifie-t-il donc
?
1 ) Art et nature.
Le mot art a une histoire
chargée et longue : il vient du latin ars qui sert à traduire un mot grec :
techné.
Techné veut dire : métier au sens d'habileté, de savoir-faire, de
méthode dans l'exercice d'une activité qui produit quelque chose, habileté
acquise par apprentissage et qui repose sur des connaissances empiriques. L'art
est donc ce qui caractérise une activité qui produit quelque chose qui s'ajoute
à la nature, qu'il s'agisse d'un objet fabriqué ou d'une réalité qui n'est pas
un objet comme un discours, un diagnostic ou la guérison, un poème…
Le mot
art a donc, par définition, une connotation laudative : l'art est toujours
efficace, bon, utile. Là où il y a de l'échec, des ratés, il n'y a pas d'art ou
pas assez.
C'est bien ce sens que l'on retrouve dans toutes les
expressions en lesquelles on trouve le mot art : elles présentent toutes ce
double aspect, celui de l'habileté acquise et celui de la production de quelque
chose.
Ce mot permet donc essentiellement de nommer la cause ou
l'origine des choses qui sont produites par l'homme par opposition aux choses
données, à ce qui est naturel. Il est d'ailleurs la racine du mot artificiel :
est artificiel tout ce qui n'est pas naturel, c'est-à-dire tout ce que la nature
n'a pas produit d'elle-même. Tout ce qui a été fait par la nature n'a donc pas
été fait par l'art ou par art.
Facultatif
Comment distinguer
les productions naturelles de celles de l'art ?
Pourquoi se poser la
question ? Parce que certaines choses qui sont produites par la nature
ressemblent à celles produites par l'art, soit par leurs formes une fois
qu'elles sont faites, ce qui peut être troublant, soit par la manière avec
laquelle elles sont produites, ce qui est encore plus troublant. C'est par
exemple le cas de certaines pierres qui semblent être le fruit d'un travail, ou
comme le dit Valéry, le cas d'un coquillage.
Mais c'est surtout le cas avec
certains animaux, qui sont des êtres naturels, lorsqu'ils transforment eux aussi
et de manière orientée, déterminée et non pas hasardeuse des éléments du milieu
naturel dans le but de les adapter à leurs besoins. On pourrait dans ce cas
parler de travail ou d'art comme on parle de travail et d'art pour parler des
transformations que l'homme fait subir au milieu pour l'adapter à ses besoins.
Or, nous ne le faisons pas d'ordinaire. Pourquoi ? Qu'est qui distingue la
production par l'art des productions naturelles qu'il s'agisse de celles que les
forces de la nature réalisent ou qu'il s'agisse de celles que réalisent certains
êtres naturels ?
La différence tient en une distinction : le
mécanisme et les instincts d'un côté, la réflexion et la préméditation de
l'autre. Telle est la thèse commune de Kant et de Marx sur la question. La
représentation de ce qui va être produit ainsi que de la manière avec laquelle
on va produire précède toujours la production elle-même. Et cette représentation
est pensée : aperçue et réfléchie.
Comment en être sûr puisque après tout
nous ne pouvons pas dire en toute certitude que les abeilles ne pensent pas ?
Nous pouvons l'affirmer parce que si les animaux qui transforment le milieu
naturel pensaient eux aussi, ils ne feraient pas toujours la même chose et
toujours de la même manière. Le fait de penser avant implique le fait de
maîtriser son projet. Thèse de Pascal : les abeilles faisaient les mêmes ruches
il y a mille ans.
Fin du passage facultatif.
Cette définition de
l'art comme habileté acquise dans la production d'une chose ne nous est pas des
plus utiles dans la mesure où elle ne permet de définir ni les artistes ni les
œuvres d'art. Tout ce que l'on peut dire, c'est que les artistes sont, avec
beaucoup d'autres, des gens de l'art et que les œuvres d'art sont des artifices
parmi tous les autres.
Mais, en outre, est-il vrai absolument parlant
de dire que tout ce qui est artificiel est le produit de l'art, c'est-à-dire
d'une habileté acquise par apprentissage, qui repose sur des connaissances
empiriques ? Si tout art produit des objets ou des effets artificiels, est-il
exact de dire que tous les artifices sont des ouvrages de l'art ? N'est-il pas
vrai que l'on produit aussi des objets artificiels de manière industrielle
?
2 ) Art et industrie.
Identifier l'ensemble
de l'artificiel aux ouvrages de l'art ne serait possible que s'il n'existait pas
de production industrielle d'objets artificiels. Car la production industrielle
s'oppose à la production par l'art en cela qu'elle ne se définit pas comme
habileté acquise qui permet la production d'un bien ou de quelque chose, mais
comme production collective, mécanisée, standardisée et techniquement divisée de
produits.
On doit donc distinguer, au sein de ce qui est artificiel, la
production d'ouvrages par l'art de la production de biens par l'industrie.
Soit, mais comment ? Plusieurs critères peuvent servir à établir la
différence :
Le mode de production : la simple division sociale du
travail est associée au mode de production artisanal tandis que la division
technique du travail est associée au mode de production industriel. La
mécanisation de la production elle n'est pas un bon critère : les productions
artisanales peuvent être plus mécanisées que des productions
industrielles.
Le produit du travail : les productions artisanales sont plus
singularisées que les productions industrielles qui elles parce qu'elles sont
standardisées peuvent être produites à l'identique en très grand nombre.
Les
conditions intellectuelles : on peut éventuellement distinguer la production
artisanale de la production industrielle par la présence dans cette dernière de
connaissances scientifiques. L'industrie est indissociable de la technologie,
c'est-à-dire de l'usage de techniques qui, à la différence des savoir-faire
propres aux arts, reposent sur des connaissances scientifiques. Du reste, le mot
technique lui-même sera introduit dans la langue française à la fin du
dix-huitième siècle pour désigner des "techniques" qui ne reposent pas sur des
connaissances empiriques, comme c'est le cas des arts, mais des connaissances
scientifiques.
On opposera donc les ouvrages de l'art aux produits de
l'industrie de telle sorte que si tout ce que l'homme ajoute à la nature est
bien artificiel, la part qui revient à l'art comme tel est devenue moindre que
celle qui revient à l'industrie.
A présent que se trouvent distingués :
art et nature, art et industrie, on saisit mieux ce qu'est l'art en général.
Mais notre question est plus précise : qu'est-ce qu'un artiste ?
On
pourrait répondre en disant que l'artiste n'est ni du côté de la nature, ni du
côté de l'industrie et que ces œuvres ne sont ni des effets de la nature ni des
produits industriels.
Seulement, il apparaît que l'artiste et les œuvres
d'art ne sont pas les seuls à occuper cet espace de l'art au sens strict : on y
trouve non seulement tous ceux qui produisent selon les règles d'un art donc
d'abord et surtout tous les artisans.
D'où ces questions :
- A
propos des hommes. Comment faire pour distinguer l'artiste de l'artisan
puisqu'ils ont en commun d'être des hommes de l'art alors que l'usage nous
invite à les distinguer ?
A propos des œuvres. Comment fait-on parallèlement
pour distinguer leurs productions respectives, chose que nous faisons assez
facilement en général, alors que rien ne semble distinguer ces deux types de
production du point de vue de la production elle-même ?
B )
Artisan et artiste.
Qu'est ce qui distingue un artiste d'un artisan
?
Qu'est-ce qu'il a que les autres n'ont pas ?
Qu'est-ce qu'il est que les
autres ne sont pas ?
A première vue, quoique nous ayons pris
l'habitude de les distinguer, il apparaît d'abord qu'il n'existe entre eux pas
de différences majeures, mais bien plutôt des points communs qui ne doivent en
rien nous surprendre puisqu'ils sont tous des gens de l'art.
- La
production d'une œuvre ou d'un ouvrage singuliers ou originaux du début jusqu'à
la fin.
- Cette production est faite selon les règles de l'art, c'est-à-dire
selon les méthodes, les procédés en usage, selon des techniques codifiées et
selon des connaissances qui ne sont pas pour l'essentiel scientifiques, mais
empiriques, produites par des inductions.
- Dans les deux cas, un
apprentissage plus ou moins long est nécessaire, on ne s'improvise pas plus
menuisier que chef d'orchestre. On ne peut pratiquer l'un ou l'autre sans
acquérir et entretenir par le travail des savoir-faire et des connaissances. Ils
sont des gens de l'art, ce qui est devenu rare. Gens de l'art veut dire des
personnes qui disposent de savoir-faire complexes, élaborés et nombreux. Cela
signifie qu'il leur faut travailler sans cesse pour entretenir ces savoir-faire.
Contrairement à une idée répandue, l'artiste n'est pas celui qui, inspiré,
parvient à créer sans effort. Il travaille et même beaucoup. Tout comme un
sportif de haut niveau qui entretient sa maîtrise en l'exerçant. Aucun
savoir-faire n'est en effet acquis définitivement : on peut s'en apercevoir
simplement lorsqu'on réécrit au stylo après n'avoir pas écrit à la main pendant
longtemps : la main est malhabile, l'écriture différente, la rapidité est
perdue… L'art d'écrire vite et bien est à réapprendre.
Ces points
communs sont tels que, dans certains cas, on peut les confondre, les prendre
l'un pour l'autre, à savoir, le plus souvent, prendre des artisans pour les
artistes.
Mais malgré les risques de confusion, il est d'usage de les
distinguer très nettement. La preuve ? On a pour les artistes inventés
l'expression Beaux-Arts pour différencier leurs arts de ceux des
artisans.
Mais comment les distinguer ? Selon quels critères
?
Pour répondre à cette question, observons que non seulement nous les
distinguons, mais en outre, nous les hiérarchisons et ce, doublement. Soit on
valorise l'artisan par rapport à l'artiste, le premier étant utile à quelque
chose alors que le second est tenu pour farfelu, oisif et parasite. Soit au
contraire, on valorise l'artiste par rapport à l'artisan parce qu'il a un
talent, une originalité que l'autre n'a pas.
Ce qui fournit à notre
question deux réponses, devenues presque des lieux communs, que l'on trouve
exposée d'abord par Kant dans la Critique de la faculté de juger, à savoir
:
l'artisan travaille tandis que l'artiste ne travaille pas. (Ce qui permet
de comprendre qu'il puisse être méprisé : il est inutile, parasite
social…)
on soutient aussi souvent que ce qui fait l'artiste, c'est un talent
que n'a pas l'artisan ou dont il n'a pas besoin pour être ce qu'il est (Ce qui
permet de comprendre que l'on puisse préférer l'artiste cette fois).
1 ) L'artisan travaille, l'artiste non.
L'artisan travaille au
sens où pour lui le produit de son travail n'est pas une fin en soi, mais un
moyen de subsistance et au sens où ce qu'il produit est une valeur d'usage,
c'est-à-dire quelque chose d'utile, quelque chose qui sera consommé ou utilisé
par quelqu'un qui en a besoin.
L'artiste dans cette perspective ne travaille
pas : le fruit de son activité n'est pas une valeur d'usage, quelque chose
d'utile, qui sera consommé ou utilisé. Ce qui reste vrai même s'il œuvre pour de
l'argent ou s'il le fait à la commande. Il n'appartient pas à la sphère
marchande parce qu'il ne propose aucun bien ni aucun service au sens économique
de ces termes. C'est pourquoi on peut dire que son activité est libre en cela
que les œuvres qu'il produit ne sont déterminées quant à leur forme mais pas
toujours quant à leur existence par aucune demande sociale. C'est d'ailleurs
pour cette raison que beaucoup d'œuvres de commande furent refusées par leurs
commanditaires à qui elles ne plaisaient pas.
Ainsi, ce que l'artisan
fabrique, la fin de son activité, sera toujours un moyen pour celui qui
l'acquiert, alors que ce que fait l'artiste restera une fin en soi pour son
acquéreur. Encore que l'on peut acheter des œuvres d'art à titre spéculatif,
mais alors ce ne sont pas des œuvres que l'on achète, on fait un
placement.
" 3. L'art est également distinct du métier ; l'art est
dit libéral, le métier est dit mercenaire. On considère le premier comme s'il
pouvait obtenir de la finalité (réussir) qu'en tant que jeu, c'est-à-dire comme
une activité en elle-même agréable ; on considère le second comme un travail,
c'est-à-dire comme une activité qui est en elle-même désagréable et qui n'est
attirante que par son effet (par exemple le salaire), et qui par conséquent
peut-être imposée de manière contraignante."
Kant, Critique de la faculté de
juger, § 43.
Commentaire :
Art et métier ou Beaux-Arts et
artisanat.
Libéral : libre, non assujetti à quelque chose d'extérieur,
comme les besoins ou la subsistance. On pourrait dire aussi : gratuit, inutile,
désintéressé. L'artiste ne crée pas pour l'argent mais pour créer.
Mercenaire : le mercenaire est celui qui se vend, qui se bat en échange d'un
salaire et non pour défendre une cause ou un pays, c'est-à-dire pour la
victoire. Ici donc, mercenaire veut dire : effectué non pour le plaisir, pour la
gloire, pour le faire, mais pour la rémunération, pour l'argent. L'art,
c'est-à-dire l'artisanat, est intéressé, vénal.
L'opposition repose
finalement sur celle de liberté et de contrainte : l'artiste est libre tandis
que l'artisan est contraint de travailler. Pour l'artiste, son activité est une
fin en soi comme l'est le jeu : on joue pour jouer, pour l'artisan elle n'est
qu'un moyen en vue d'une fin extérieure à l'action et au produit de l'action :
la rémunération et la subsistance.
On peut toutefois trouver cette
thèse en partie contestable : certains artistes travaillent pour l'argent et
d'autres souffrent en travaillant.
Qu'est-ce qui distingue une œuvre
d'art d'une œuvre de l'art de ce point de vue ?
KANT : puisque
l'artiste ne produit pas de valeurs d'usage, ses œuvres ont la gratuité (absence
d'utilité, de finalité donc) des choses naturelles sans toutefois être
naturelles puisqu'elles sont bien le produit d'une activité technicisée. L'œuvre
d'art est comme une chose naturelle dont on sait toutefois qu'elle est l'œuvre
d'un homme.
Cf : début du paragraphe 45.
Par généralisation.
Est œuvre d'art ce qui n'entre pas dans l'ordre de l'usage et des échanges
marchands. Y compris donc les objets industriels dès lors qu'ils sont soustraits
par décision à l'usage ou à l'échange, comme les urinoirs de Duchamp. Y compris
les amas de choses incompréhensibles qui à l'évidence ne servent à
rien.
2 ) L'artiste : un artisan avec du génie en plus
?
a ) Qu'est-ce que le génie ?
Voilà ce qu'en dit
Kant :
"On voit par là que le génie : 1° est un talent, qui consiste
à produire ce dont on ne saurait donner aucune règle déterminée ; il ne s'agit
pas d'une aptitude à ce qui peut être appris d'après une règle quelconque ; il
s'ensuit que l'originalité doit être sa première propriété ; 2° que l'absurde
aussi pouvant être original, ses produits doivent en même temps être des
modèles, c'est-à-dire exemplaires et par conséquent, que sans avoir été
eux-mêmes engendrés par l'imitation, ils doivent toutefois servir aux autres de
mesure ou de règle du jugement ; 3° qu'il ne peut décrire lui-même ou exposer
scientifiquement comment il réalise son produit, et qu'au contraire c'est en
tant que nature qu'il donne la règle ; c'est pourquoi le créateur d'un produit
qu'il doit à son génie, ne sait pas lui-même comment se trouvent en lui les
idées qui s'y rapportent et il n'est pas en son pouvoir ni de concevoir à
volonté ou suivant un plan de telles idées, ni de les communiquer aux autres des
préceptes, qui les mettaient à même de réaliser des produites semblables. (…) 4°
que la nature par le génie ne prescrit pas de règle à la science, mais à l'art ;
et que cela n'est le cas que s'il s'agit des Beaux-arts. "
KANT, § 46 de la
Critique de la faculté de juger.
Commentaire :
1 )
L'originalité.
Que le génie soit un talent signifie qu'il est un don
naturel. A savoir : une aptitude, une capacité de faire quelque chose, de
produire, mais qui n'a pas été acquise par apprentissage, comme tous les
savoir-faire. C'est un savoir-faire qui n'a pas été appris, qui est inné donc.
C'est comme savoir-faire ou habileté qu'il faut entendre le mot règle ici.
Les règles définissent des procédés, des manières de faire qui
s'apprennent.
Avoir du génie ou du talent, c'est donc être capable de
faire quelque chose sans avoir appris à le faire.
Mais, attention, ce
savoir-faire inné n'est pas un savoir-faire qu'on pourrait apprendre, que ceux
qui n'en sont pas doués pourraient acquérir par apprentissage. Avoir du talent,
c'est être capable de faire ce qu'aucun apprentissage ne permettrait de faire.
Ce qui signifie que le génie ne dispense nullement celui qui en à de
travailler et d'apprendre. Le talent ne permet pas de faire l'économie de
l'apprentissage des règles d'un art puisqu'il ne permet pas de maîtriser de
manière innée les règles qui s'enseignent : il permet de suivre des règles qui
n'appartiennent pas (encore) à l'art et que personne ne connaît
(encore).
Avoir du talent ou du génie n'est donc pas la même chose
qu'être doué en/pour quelque chose. Etre doué en/pour quelque chose, c'est avoir
des facilités dans un apprentissage : celui qui est doué est celui qui comprend
vite, qui saisit immédiatement l'esprit des règles enseignées et qui est capable
de les employer rapidement et avec aisance. Or, si être doué, c'est être capable
d'apprendre vite les règles d'un art ou d'une science, cela n'a rien à voir avec
la capacité de faire des choses selon des règles qui ne s'enseignent pas.
On doit donc pouvoir affirmer, puisqu'être doué et être talentueux ou génial
sont des choses distinctes, qu'il est possible d'être plein de talent sans être
doué et inversement tout comme on peut être à la fois doué et talentueux ou
n'avoir ni l'une ni l'autre de ces caractéristiques.
Rq : Kant ne
fait pas explicitement cette distinction entre être doué et avoir du génie, du
moins pas sous cette forme, mais il distingue ailleurs le génie de l'esprit
d'imitation qu'il définit comme facilité à apprendre, facilité qui se rencontre
dans les arts comme dans les sciences et qui ne permet d'apprendre que ce qui
est déjà connu ou ce qui pourrait l'être selon une règle qui elle est
connue.
Qu'est-ce qu'implique que le génie soit la maîtrise innée de
règles encore inconnues ?
Que les productions du génie sont
originales puisqu'elles ne procèdent pas de règles connues et enseignées.
Original veut dire qui n'a pas d'équivalent, qui ne ressemble à rien de connu,
qui n'imite rien de déjà existant, qui est radicalement nouveau. Kant oppose
ainsi l'imitation et le génie, la reproduction des choses connues et la création
de choses originales.
L'originalité, c'est l'irréductibilité des œuvres
au connu, qu'il s'agisse des règles ou des œuvres connues.
Avoir du génie
ou du talent, c'est donc être capable de faire quelque chose d'original,
d'inouï, d'incomparable, sans avoir appris à le faire et en dehors des règles
connues.
Rq critique : En réalité, le lien entre l'originalité des œuvres
et la possession de règles inaperçues n'est pas nécessaire : que le génie suive
des règles inconnues n'implique pas logiquement que ces règles soient nouvelles
et donc qu'elles permettent la création d'une chose originale.
On tombe là
sur la difficulté qu'il y a à penser une histoire de l'art et donc des œuvres
marquantes, exemplaires, lorsqu'on les met sur le compte du génie. En effet, la
définition du génie comme talent naturel, comme don de la nature, comme
connaissance innée de règles que l'artiste génial respecte sans les avoir
acquises par apprentissage et sans les connaître par concept, pose le problème
de l'articulation entre la nature qui fait don du génie et l'histoire de l'art.
De deux choses l'une : ou bien la nature fait don à tous les artistes des mêmes
savoir-faire innés et dans ce cas, l'originalité des œuvres est impossible, ou
bien elle ne fait pas don à tous des mêmes choses, auquel cas l'originalité est
compréhensible, mais la nature en devient mystérieusement comme une déesse qui
préside à l'histoire de l'art et qui a elle-même une histoire. Ce qui du reste
correspond assez bien à l'image qu'en ont donné les artistes qui précisément
croyaient au génie, à l'inspiration ou aux Muses. Mais, pour peu qu'on refuse
cette conception de la nature, l'existence même d'une histoire de l'art conduit
à mettre en question la valeur explicative de cette notion de génie. Nous y
reviendrons par un autre biais.
2 ) l'exemplarité.
Il faut
distinguer deux originalités : une qui est absurde, l'autre qui est exemplaire.
Est absurde l'originalité d'une chose qui n'est que nouvelle, sans antécédent,
est exemplaire l'originalité d'une chose qui pourra servir de modèle dont
s'inspireront les autres créateurs. Les œuvres produites par le génie ne sont
pas des imitations mais seront imitées et serviront à juger de la valeur des
autres œuvres. L'exemplarité correspond donc à la valeur esthétique de l'œuvre,
valeur qui lui vaudra d'être un exemple pour les autres.
Mais comment
définir cette valeur esthétique ? Qu'est-ce qui fait la valeur d'une œuvre d'art
? Essentiellement deux types de choses : la beauté de l'œuvre et sa puissance
expressive ou représentative. Nous en reparlerons dans la suite du cours. C'est
la manière d'être belle, de rendre quelque chose ou de l'exprimer qui fait la
valeur d'une œuvre d'art, donc son exemplarité.
Les œuvres géniales ont
donc deux fonctions en tant qu'elles sont exemplaires : elles servent de modèles
et fournissent des critères de jugements esthétiques. Elles introduisent de
nouvelles pratiques artistiques et de nouvelles évaluations esthétiques. Elles
offrent de nouvelles possibilités expressives, de nouvelles langues et invitent
à avoir un autre regard, une autre écoute.
Le génie, c'est ce qui permet
de faire des oeuvres originales et exemplaires, c'est-à-dire de faire des œuvres
remarquables en l'absence de règles à suivre ou de modèles à imiter.
Rq 1 : L'originalité d'une œuvre ne doit pas être confondue avec son unicité.
Une œuvre peut être originale et exister en plusieurs exemplaires, sans
contradiction. L'originalité d'une œuvre d'art tient non pas à son caractère
inimitable, mais à ce qu'elle n'est pas elle-même une imitation d'autre chose.
L'original, c'est l'inimité et non l'inimitable. Car, si ce qui est original
plaît, on peut parier qu'il sera imité.
Rq 2 : Les temps ont changé :
la disparition progressive de tout idéal esthétique, de toute norme esthétique a
fait du nouveau comme tel un critère d'appréciation esthétique de premier ordre.
Aujourd'hui, une des questions fondamentales des artistes comme des amateurs
d'art est : "Est-ce que cela s'est déjà fait/vu ?" Pour le dire dans les termes
de Kant : l'originalité prime sur l'exemplarité, ce qui explique qu'on pourra
parfaitement tenir pour des œuvres d'art des objets dont la qualité principale
est de n'avoir jamais été tenté, au risque qu'ils relèvent de ce que Kant
appelle l'originalité absurde. C'est que l'art s'est en quelque sorte replié sur
son histoire et que les artistes, grands connaisseurs d'art, cherchent souvent
plus à faire date par du nouveau qu'à faire un chef-d'œuvre parce que cela n'a
plus de sens : on ne fera pas mieux qu'avant, le mieux qu'on puisse faire, c'est
autre chose qu'avant.
Cette interprétation ne vaut que si on admet que
l'art contemporain introduit une rupture dans l'histoire de l'art, rupture qui,
en substance, est le deuil du beau. Parce qu'on peut aussi soutenir qu'il s'est
opéré un simple déplacement de ce qui est tenu pour valable ou exemplaire, un
déplacement qui serait si surprenant qu'il ferait croire à un simple rabattement
de l'exemplarité sur l'originalité. Soit, mais quel déplacement ? Privilégier
l'expression sur la représentation et négliger le beau comme tel.
3 )
l'inspiration.
Le génie est ce qui permet de bien faire, de réussir
alors que rien n'indique ce qu'il faut faire pour bien faire et réussir. Il est
au-delà des connaissances ou des règles de fabrication de quelque chose parce
que ses gestes techniques à lui, ses manières de faire à lui, ses procédés ne
sont pas conçus par celui qui les utilise, ne peuvent pas être explicités sous
la forme d'une règle écrite ou verbale, sous la forme d'une procédure
intégralement exposée, dite, donc transmissible.
Pour un peintre, le
choix des couleurs obéit sans doute à quelques règles : on peut par exemple ne
choisir que des couleurs primaires et si c'est le cas, on n'utilisera pas
d'autres couleurs, ce serait comme une faute, une infraction à la règle. Mais la
règle n'en dit pas plus : le choix de telle couleur pour tel détail de tel objet
n'est pas déterminé par une règle. Pourtant, celui qui a du talent ne mettra pas
n'importe quelle couleur et cela rendra.
Mais attention : il faut
bien comprendre que ne pas savoir ce que l'on fait n'est pas la même chose que
faire n'importe quoi. Le génie est celui qui sans savoir ce qu'il fait, le fait
comme s'il le savait, c'est-à-dire le fait comme si ce qu'il fait obéit à des
règles. Seulement, il ne sait pas quelles sont ces règles ni ne peut les
connaître. Le génie est de l'ordre du comme si : il travaille comme s'il suivait
des règles puisqu'il ne fait pas n'importe quoi, seulement, c'est "comme si"
puisque ces règles ne sont même pas aperçues par l'artiste. On ne peut que
supposer leur existence. Les supposer parce que sans elles, il n'y aurait pas de
différence entre le génie et le n'importe quoi. Or, il y en a. Les supposer
parce qu'elles ne sont pas suivies de manière délibérée, conscientes.
Le
talent est donc plus que l'habileté qui s'acquiert par imitation. Il est au-delà
de l'apprentissage, mais n'est rien sans apprentissage non plus puisque
l'artiste doit tout de même apprendre une technique. Le talent, c'est ce qui ne
s'apprend pas parce que ce qu'il permet de faire, celui qui le fait est
incapable de le comprendre, de l'expliquer et donc d'en rendre compte sous la
forme de règles qui pourraient être apprises, c'est-à-dire imitées.
On
trouve déjà chez Platon (Apologie de Socrate ou Ménon) cette idée selon laquelle
l'artiste doué est celui qui ne sait pas ce qu'il fait, qui ne peut pas rendre
compte de son art, de sa manière de faire, et donc qu'il n'est pas sage ou
savant puisque précisément, il ignore ce qu'il fait. Mais Platon se distingue de
Kant en parlant d'inspiration divine et non de don naturel.
b
) Le génie en question.
Dire que les œuvres d'art doivent leur existence
au talent, au génie et que le génie, c'est un don, c'est ce qui est au-delà des
règles, ce qui est irréductible à l'art, est une thèse courante, mais
insatisfaisante. Car, cette définition du génie est négative et
sacralisante.
Négative en cela qu'elle ne dit pas ce qu'il est, mais
l'oppose simplement à l'art : à la différence des règles des arts, les règles
propres au génie ne sont pas apprises, ne sont pas conscientes et ne sont pas
transmissibles. Elles sont au-delà d'elles et en tout point opposé à elles,
c'est tout ce qu'on sait.
Sacralisante en cela que lorsqu'on tâche de dire en
quoi elles consistent et surtout d'où elles viennent, on propose une sorte de
déesse et on fait du génie l'élu de la nature.
Du reste, expliquer la
création artistique par le génie se heurte à une observation toute simple : tous
les artistes, y compris ceux qu'on dit géniaux, ne font pas toujours de bonnes
choses. Comment rendre compte de l'échec d'un génie s'il est un génie
?
C'est pourquoi, cette explication des œuvres d'art par le génie est
contestée par un grand nombre de penseurs et de savants et de bien des manières.
A savoir : cette irréductibilité manifeste du travail de l'artiste au respect
d'un certain nombre de règles de l'art, à l'artisanat en somme, et
l'irréductibilité de l'œuvre à l'art, à des canons, cette liberté apparente de
l'artiste qu'on met au compte de son talent, ont fait l'objet de toute une série
de tentatives de réductions à des déterminations qui ne sont pas métaphysique,
mais psychologiques, sociologiques, historiques, physiologiques, politiques ou
idéologiques…
On tente ainsi de saisir l'œuvre comme intégralement
déterminée et l'activité artistique comme saturée par des déterminations
identifiables qui ne sont pas aperçues par l'artiste lui-même, mais qui ne sont
pas du tout d'ordre esthétique ni même d'ordre technique et qui sont d'autant
plus puissantes qu'elles sont inaperçues.
En somme, on fera jouer à certains
processus psychologiques, sociaux, historiques, physiologiques ou politiques,
processus identifiables par les spécialistes et inaperçus pour l'artiste, le
rôle qu'on fait jouer à la nature lorsqu'on parle du génie : donner des règles à
l'activité apparemment libre de l'artiste et imposer ainsi des formes
déterminées aux œuvres créées et de telle sorte qu'en effet l'artiste ne sache
rien de ce qu'il fait en réalité.
Ces substitutions permettent de donner
des explications positives et non négatives que le génie ne donne pas, mais elle
a aussi une fonction évaluatrice ou généalogique : la valeur des processus à
l'origine de l'œuvre sert à déterminer la valeur de l'artiste et de l'œuvre.
Mais quelle que soit cette origine, le génie s'en trouve remis en cause et
l'artiste tenu pour génial désacralisé. Ce que ces tentatives d'explication
rejettent, c'est l'élection de l'artiste, sa noblesse en quelque
sorte.
Des exemples :
Un exemple d'explication malveillante :
celle d'ophtalmologistes qui expliquent les choix chromatiques de Van Gogh ainsi
que sa touche écrasée et spiralée par une affection oculaire causée par une
substance présente dans l'absinthe et qui frappait les gros buveurs de cet
alcool.
Ce qui est malveillant dans cette explication qui est typique ces
explications données par les cliniciens, c'est qu'elle met les caractéristiques
originales et valorisées de son œuvre sur le compte de la maladie, de la
pathologie. Les psychologues en particulier affectionnent ce type d'explication.
Les analyses psychologisantes les plus diverses constituent en effet la forme la
plus courante de la critique artistique, notamment littéraire.
Rq :
outre sa grossière malveillance, on notera son invraisemblance : pour que ses
toiles représentent aux yeux de spectateurs sains la réalité telle qu'elle est
perçue par les malades en question, il faudrait que le peintre ait été à la fois
malade et sain : malade pour regarder la réalité et sain pour restituer sur la
toile les défauts de la vision à ceux qui n'en souffrent pas!
Un
autre exemple d'explication, plus prudente, celle donnée par Freud. Dans
Introduction à la psychanalyse, il explique que l'artiste doit son activité
créatrice à des mécanismes qui s'apparentent à ceux de la production des rêves :
les œuvres d'art qu'il crée lui offrent des satisfactions substitutives
semblables à celles des rêves éveillés ou non. Il aurait une grande aptitude à
sublimer et une faible capacité de refoulement : il exprimerait ainsi ses désirs
dans ses œuvres.
Mais Freud reconnaît par ailleurs que cette explication
n'explique pas tout : que les œuvres d'art expriment des désirs n'explique pas
comment l'artiste parvient à le faire de telle sorte que cela plaise aux autres
qui n'ont pas nécessairement les mêmes désirs ni comment il s'y prend pour que
ses œuvres soient belles. C'est pourquoi il reconnaît à l'artiste un pouvoir
mystérieux de représenter des désirs et des capacités d'embellissement qu'il
n'explique pas.
Autre exemple : Marx qui, avec la même perplexité que
Freud, tente d'expliquer dans Introduction générale à la critique de l'économie
politique la production des œuvres de l'Antiquité grecque et leur impact sur les
spectateurs de l'époque par la mythologie grecque elle-même déterminée par
l'organisation sociale du peuple grec et donc par les formes et les forces de la
production.
Seulement, il ajoute :
" Mais la difficulté n'est pas de
comprendre que l'art grec et l'épopée sont liées à certaines formes du
développement social. La difficulté, la voici : ils nous procurent encore une
jouissance artistique, et à certains égards, ils servent de normes, ils nous
sont un modèle inaccessible. "
Qu'on refuse le génie comme
explication rend en l'occurrence incompréhensible qu'on puisse aimer des œuvres
nées dans un contexte historique, social et idéologique disparu. S'ensuit une
explication oiseuse qui consiste à comparer l'histoire de l'humanité à celle
d'un homme et donc l'Antiquité à l'enfance de l'humanité, à partir de quoi Marx
soutient que si on aime l'art grec, c'est pour les mêmes raisons que ce qui nous
fait aimer notre enfance révolue : la naïveté, la fraîcheur…
Que
faut-il penser de ces tentatives d'explications de la création artistique qui
refusent de s'en remettre au génie ?
Etre une alternative à une
explication insatisfaisante comme celle du génie ne suffit pas à les rendre
valables : aucune de ces explications ne permet de comprendre ce qui fait que
les œuvres plaisent ou sont tenues ou exemplaires d'un point de vue esthétique.
Elles laissent échapper la spécificité des œuvres d'art ! Dès qu'on se passe du
génie pour expliquer la création artistique, on n'explique pas tout. Mais si on
le retient comme explication, on ne comprend pas plus de choses !
Et
du point de vue de l'évaluation des œuvres, en expliquant la création par lui,
on les sacralise toutes vainement, en les expliquant sans lui, on les dévalorise
toutes à tort.
Rq : Si on met l'originalité sur le compte de processus
inconscients ou plutôt inaperçus et qu'on soutient que l'art contemporain
privilégie l'originalité par rapport à l'exemplarité, alors on soutient que
l'art contemporain est, pour l'essentiel, l'oeuvre de la maladie, de ce qui va
de travers et qu'il est une production sans sujet, sans auteur puisque les
processus à l'œuvre dans la création ne sont ni maîtrisés ni même connus par les
artistes. Ce qui n'est pas sans ironie ni paradoxe pour les artistes qui
cherchent à faire date et à se faire un nom…
Mais si on ne peut pas aller
jusqu'à soutenir que les œuvres d'art sont les œuvres de la maladie, alors on
admet qu'il existe encore une exigence artistique ou esthétique, ne serait-ce
que sous la forme de traces, de repentirs, qui permettrait de distinguer l'art
du reste et donc d'exclure du champ de l'art des objets qui pourtant auraient
cette qualité d'être originaux.
Alors, qu'en est-il du génie et de la
création artistique ? S'explique-t-elle par lui et sinon comment la caractériser
?
Le point commun à l'explication par le génie et à celles qui le
refusent, c'est qu'elles affirment toutes que la création artistique est un
processus qui pour une large part échappe à l'artiste parce que des règles ou
des déterminismes, inaperçus de l'artiste, déterminent son activité et la forme
prise par l'œuvre.
Pourquoi alors ne pas chercher l'origine de la création
artistique ailleurs que du côté de cette absence d'aperception et ne pas
chercher aussi du côté des modalités conscientes de la pratique artistique
?
c ) Le génie : une explication superflue ?
Ce
qui distingue les deux types d'explication, c'est que le génie explique
l'exemplarité mais pas l'originalité tandis que les autres explications rendent
compte de l'originalité mais pas de l'exemplarité.
Or, ces deux traits
semblent être essentiellement ceux de la création artistique. Une production qui
serait privée de l'une ou de l'autre ne pourrait pas être tenue pour artistique
: sans nouveauté, elle est une imitation qui suppose simplement la maîtrise des
règles connues de sorte qu'elle ne mérite pas d'être appelée "création", sans
aucune exemplarité, elle est absurde et privée de valeur esthétique de sorte
qu'elle ne peut pas être qualifiée "d'artistique".
Si on veut définir
l'artiste, notamment pour le distinguer de l'artisan, il faut donc finalement
découvrir comment la création artistique, c'est-à-dire la production d'une chose
à la fois exemplaire et originale, est possible. Et pour cela, il faut rendre
compte de l'une et l'autre sans les faiblesses de ces deux types
d'explication.
Pour rendre compte de l'originalité comme telle, on
peut bien, pourquoi pas, s'en remettre à toutes les explications qui mettent en
évidence des processus inaperçus qui déterminent, partiellement au moins,
l'activité artistique (à l'exception de la nature comme déesse), parce qu'il
serait vain de nier qu'ils n'existent et n'opèrent pas là alors qu'on
soutiendrait sans mal qu'on les trouve partout ailleurs, mais, comme le
reconnaît Freud, ce qui relève de l'exemplarité des œuvres d'art échappe tout à
fait à ce type d'explication. L'exemplarité n'est pas à mettre sur le compte de
processus inconscients.
Si ce n'est pas à des processus inconscients
que les œuvres doivent d'être exemplaires, ce doit donc être à des processus
conscients qu'elles le doivent, mais lesquels ?
" Croyance à
l'inspiration. Les artistes ont quelque intérêt à ce qu'on croie à leurs
intuitions subites, à leurs prétendues inspirations ; comme si l'idée de l'œuvre
d'art, du poème, la pensée fondamentale d'une philosophie tombaient du ciel tel
un rayon de la grâce. En vérité, l'imagination du bon artiste, ou penseur, ne
cesse pas de produire, du bon, du médiocre et du mauvais, mais son jugement,
extrêmement aiguisé et exercé, rejette, choisit, combine ; on voit ainsi
aujourd'hui, par les Carnets de Beethoven, qu'il a composé ses plus magnifiques
mélodies petit à petit, les tirant pour ainsi dire d'esquisses multiples. Quant
à celui est moins sévère dans son choix et s'en remet volontiers à sa mémoire
reproductrice, il pourra le cas échéant devenir un grand improvisateur ; mais
c'est un bas niveau que celui de l'improvisation artistique au regard de l'idée
choisie avec peine et sérieux pour une œuvre. Tous les grands hommes étaient de
grands travailleurs, infatigables quand il s'agissait d'inventer, mais aussi de
rejeter, de trier, de remanier, d'arranger."
Nietzsche. Humain, trop
humain, § 155.
Commentaire :
Les artistes, comme les penseurs qui
eux aussi peuvent être pris pour des génies, entretiennent le mythe du génie ou
de l'inspiration parce qu'ils en tirent un bénéfice : celui de se faire passer
pour des êtres à part, pour des élus de la nature. Entourer de mystère ses
activités les rend plus nobles. De même, les exposer au regard du public les
désacralise, voire déçoit.
Objection implicite : les grands artistes ne sont
pas toujours bons : ils le seraient s'ils étaient inspirés comme ils le
prétendent. Ils produisent de tout, y compris du mauvais. Alors qu'est-ce qui
les distingue des artistes ratés ou des non artistes ? Leur jugement : ils sont
exigeants dans leurs jugements, sévères avec ce qu'ils produisent.
Exemple
des Carnets de Beethoven. Ils illustrent l'idée selon laquelle les œuvres d'art
ne naissent pas sous l'empire d'une inspiration soudaine, mais par un travail de
tri parmi des productions de toute nature. Cet exemple insiste aussi sur le
caractère composite, combiné des œuvres : elles ne jaillissent pas d'une seule
coulée.
L'improvisateur est un artiste qui est moins sévère avec ses propres
productions, mais qui surtout a mémorisé un grand nombre de formes dont il se
sert en improvisant. On est ici proche de l'imitation.
L'importance du
travail. L'artiste ne se distingue pas seulement par la sévérité de son
jugement, il se distingue aussi par le volume de sa production : il travaille et
produit beaucoup. L'artiste met toute son énergie dans la production et le
tri.
En somme, Nietzsche soutient que l'artiste se distingue non pas par
le génie mais à la fois par l'énergie avec laquelle il produit des choses de
toute sorte de qualité et par la sévérité des jugements qu'il porte sur son
travail. Qu'est-ce que cela signifie ? Que l'artiste n'est pas du tout celui qui
réussit tout ce qu'il fait sans savoir très bien pourquoi ni comment, mais qu'il
est celui qui produit beaucoup de tout et qui est à l'égard de ce qu'il produit
comme un spectateur exigent qui trie, rejette, combine. Au fond, Nietzsche
ramène la création artistique à la passion et au goût : le goût trie,
sélectionne parmi tout ce que l'énergie de la passion fait produire. L'artiste
est un travailleur acharné et un homme de goût. Il maîtrise donc non pas la
qualité de toute sa production, mais élimine ou combine tout ce qui ne lui
convient pas. Son travail ressemble à du bricolage guidé par un jugement sûr et
sévère.
Thèse que confirme le fait que les œuvres d'art ne sont
jamais produites que par ceux qui travaillent sans relâche, qui maîtrisent
parfaitement plusieurs techniques, qui connaissent bien ce qui s'est fait dans
leur art et qui réfléchissent beaucoup à ce qu'ils font.
La création
artistique qui permet de définir l'artiste n'est donc pas liée au génie -
explication confuse et superflue - et elle ne se réduit pas à la soumission
aveugle à des déterminismes de tous ordres : elle est sans doute en partie
déterminée par de tels processus, mais elle s'explique surtout par l'union de
deux caractéristiques : l'énergie et le goût. L'originalité des créations est à
mettre au compte à la fois des déterminismes inaperçus et des combinaisons
conscientes et l'exemplarité est elle à mettre au compte du travail de sélection
et de tri.
Rq : Il est vrai que cette thèse remplace en quelque sorte
le mystère du génie par celui du goût…
Conclusion : nous cherchons à
définir ce qu'est un artiste afin de définir par lui ce qu'est une œuvre d'art.
En premier lieu, il est un homme de l'art, c'est-à-dire qu'il maîtrise certains
savoir-faire. Ce qui l'apparente à l'artisan dont on le distingue toutefois de
deux manières. D'une part, l'artiste ne travaille pas au sens où il ne produit
pas de valeurs d'usage. D'autre part, on a coutume de dire que l'artiste a soit
du talent soit du génie alors que l'artisan en serait dépourvu ou n'en aurait
pas besoin. Mais, à la réflexion, il apparaît que cette notion de génie est à la
fois confuse et superflue : elle peut être avantageusement remplacée par la
passion et le goût comme principes d'explication de la création
artistique.
Mais cela revient à dire que sur ce point, il n'existe pas de
différence très marquée entre l'artiste et l'artisan, qu'ils ne se distinguent
en fait que du point de vue de la production de valeurs d'usage, mais qu'ils ne
sont pas en eux-mêmes très différents. L'artiste ne serait pas un artisan avec
du génie en plus, mais l'artisan serait un artiste contrarié par la nécessité de
produire des valeurs d'usage.
Ce qui expliquerait qu'il soit parfois
difficile de savoir si on a affaire à des artistes ou à des artisans et qu'il
soit au contraire si facile de faire passer certaines personnes d'un statut à
l'autre selon les lieux ou les époques.
Pourtant, soutenir que la différence
entre eux ne tient qu'à la production de valeurs d'usage n'est pas tout à fait
satisfaisant : peindre un tableau ou écrire un poème n'est pas comparable à
faire un meuble ou peindre des murs. Cette différence reconnue n'en fait-elle
pas naître une autre ?
Mais qu'elle est la différence ? Qu'est-ce qui
distingue la pratique ou création artistique de la production artisanale
?
C ) La création artistique.
Le caractère libre,
non déterminé par un cahier des charges, une instance extérieure de l'activité
de l'artiste ne distingue-t-il pas la création artistique de la production
artisanale ?
" Il reste à dire maintenant en quoi l’artiste diffère de
l’artisan. Toutes les fois que l’idée précède et règle l’exécution, c’est
industrie. Et encore est-il vrai que l’oeuvre souvent, même dans l’industrie,
redresse l’idée en ce sens que l’artisan trouve mieux qu’il n’avait pensé dès
qu’il essaye ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la
représentation d’une idée dans une chose, je dis même d’une idée bien définie
comme le dessin d’une maison, est une oeuvre mécanique seulement, en ce sens
qu’une machine bien réglée d’abord ferait l’oeuvre à mille exemplaires. Pensons
maintenant au travail du peintre de portrait ; il est clair qu’il ne peut avoir
le projet de toutes les couleurs qu’il emploiera à l’oeuvre qu’il commence ;
l’idée lui vient à mesure qu’il fait ; il serait même rigoureux de dire que
l’idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu’il est spectateur aussi de
son oeuvre en train de naître. Et c’est là le propre de l’artiste. Il faut que
le génie ait la grâce de nature, et s’étonne lui-même. Un beau vers n’est pas
d’abord en projet, et ensuite fait ; mais il se montre beau au poète ; et la
belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu’il la fait ; et le
portrait naît sous le pinceau. (...)
Ainsi la règle du beau n’apparaît que
dans l’oeuvre, et y reste prise, en sorte qu’elle ne peut servir jamais,
d’aucune manière, à faire une autre oeuvre. "
ALAIN, Système des
beaux-arts.
Commentaire :
1 ) Lorsque l'idée précède et règle
l'exécution, c'est industrie.
L'industrie ou l'artisanat ici sont des
activités productrices telles que tout ce qu'elles produisent est prémédité :
avant de faire, on a l'idée de ce que l'on fait et de la manière de le faire, un
cahier des charges, une méthodologie, une procédure. Tout est planifié.
Alain parle plus loin d'œuvre mécanique : le mot œuvre semble ici désigner
l'activité et non son produit. L'activité productive est mécanique en cela
qu'elle pourrait être effectuée par une machine précisément parce que tout est
prémédité. Il suffit de l'idée pour faire la chose.
Le mot idée ici
renvoie à la représentation imagée, au dessin, au plan.
Rq : Ce qui
s'oppose à une thèse de Kant qui dit que là où il suffit de savoir pour faire,
il n'y a pas d'art. Exemple des chaussures : savoir comment on fait des
chaussures dans le détail ne suffit pas pour savoir les faire effectivement. Le
savoir ne donne comme tel aucun savoir-faire.
2 ) L'artisan peut par
éclair être artiste.
En faisant, on peut s'apercevoir que ce qui
était prévu n'est pas possible ou qu'on pouvait faire autrement ou autre chose
et que c'est préférable. C'est dans ces moments, rares, que l'artisan ressemble
à l'artiste.
3 ) Le peintre de portrait.
Il s'oppose aux
artisans en cela qu'il ne sait pas avant de commencer tout ce qu'il fera, ni
donc exactement ce que sera son œuvre une fois son travail achevé. L'idée ne
précède pas le geste, mais accompagne le geste. Ou l'idée ne vient qu'ensuite,
comme au spectateur.
Cela ne signifie pas qu'il ne sait pas du tout en
commençant ce qu'il va faire, mais qu'il n'a pas l'idée de tout ce qu'il fera à
l'avance. Car, tous les artistes ont un projet avant de commencer à faire, mais
l'œuvre ne tient pas dans le projet, ne se ramène pas au projet, n'est pas
réductible à lui. Pour beaucoup, ce que sera l'œuvre n'était pas prévu et pas
seulement parce que ce n'était pas prévisible, mais parce que si tout avait été
prévu, elle ne serait pas une œuvre d'art.
Ne pas savoir à l'avance ce
qu'on va faire et s'étonner soi-même de ce que l'on fait. Faire malgré soi, au
sens de faire malgré toute intention, tout projet définis. L'artiste ne sait pas
à l'avance ce qu'il va faire en totalité, c'est en faisant qu'il va le
découvrir, qu'il va découvrir ce qu'il n'avait pas prévu.
Il semble
que ne pas savoir à l'avance tout ce qu'on va faire revient à dire qu'il entre
dans la pratique artistique une part de hasard, d'improvisation, voire de
n'importe quoi. Mais est-ce le cas ? Est-ce que ne pas avoir tout prévu, c'est
faire un peu n'importe quoi ?
Pas si sûr.
Comparaison avec l'élocution
: lorsque nous parlons, nous savons à l'avance ce que nous allons dire, mais
nous ne savons pas comment nous allons le dire : nous ne faisons pas d'abord
toutes nos phrases dans notre tête pour ensuite les livrer : d'une certaine
manière, on apprend ce qu'on veut dire en le disant. Cela ne veut pas dire que
l'on dit n'importe quoi et qu'on ne maîtrise rien de l'expression de nos idées.
De même, faire une dissertation ou un cours, c'est aussi faire une œuvre en
ce sens que lorsque l'on commence, on peut bien savoir où l'on veut en venir,
c'est en faisant que l'on apprend ce que l'on pensait ou que l'on découvre ce
qu'il fallait penser. Et du reste, dans tous les cas, on ne ferait sans doute
rien si on savait tout à l'avance, si tout était prévu. Le passage à l'acte
serait vain, n'ajouterait rien à l'idée, serait une pure perte de temps et
d'énergie. C'est au contraire parce qu'on ne sait ce que l'on fait qu'en le
faisant qu'il n'est pas vain de faire, qu'il est désirable de faire.
4 )
La règle du beau et le génie.
Une nouvelle idée apparaît : celle de
beau. Le beau en art n'est pas de l'ordre du projet, il n'est pas représentable
sous la forme d'une idée ou pensable comme fruit d'un projet. Le beau n'est pas
prévu, il est découvert par l'artiste, il apparaît comme malgré lui.
Cette idée de beau indique que Alain suppose qu'une œuvre d'art est
nécessairement belle et que précisément, c'est sa beauté qui en elle échappe à
tout projet, à toute préméditation. En quelque sorte : tout ce qui dans l'œuvre
n'est pas beau est de l'ordre de l'artisanat, tandis que tout ce qui en elle est
beau est de l'ordre de l'art au sens étroit. Ce qui fait que l'œuvre est œuvre
d'art, sa beauté donc pour Alain, est impossible à prévoir, à préméditer. Alain
associe donc d'un côté : œuvre d'art, beauté et imprévisibilité ou
non-préméditation et, de l'autre, œuvre de l'art, absence de beauté et projet,
antériorité complète de l'idée sur la chose qui ne déborde pas l'idée.
C'est pourquoi il peut dire que la règle du beau, et non de l'art, mais cela
revient ici au même, est prise dans l'œuvre, c'est-à-dire qu'elle n'est pas dans
la tête de l'artiste, mais dans l'œuvre elle-même puisqu'elle n'était pas prévue
par l'artiste. C'est cette immanence de la règle à l'œuvre qui explique son
caractère intransmissible, et donc l'impossibilité de refaire l'œuvre comme
telle.
Ce qui importe ici, c'est que Alain parle de règle : ce qui
échappe à toute prévision, ce qui n'est pas prémédité, ce n'est pas n'importe
quoi, c'est de l'ordre de la règle. Mais c'est une étrange règle : une règle, au
sens technique de terme et non au sens moral, c'est une procédure qu'il faut
connaître et suivre pour faire quelque chose, pour réaliser quelque chose. Elle
est de l'ordre du moyen nécessaire. Or, ici, la règle n'est pas connue avant de
faire, elle n'apparaît qu'après et encore de telle sorte qu'elle est
inutilisable, inséparable de l'œuvre.
On retrouve exactement le même
type de pensée chez Kant : le génie est celui qui ne sait pas ce qu'il fait,
mais sans pour autant faire n'importe quoi : il obéit dans son faire à des
règles dont il n'a pas conscience et sans lesquelles il ne serait pas un
génie.
Que doit-on en conclure ?
Qu'il existe entre
l'artisan et l'artiste une différence telle que l'œuvre d'art se distingue de
l'œuvre de l'art en cela qu'elle est irréductible à certaines règles, à
certaines idées déterminées à l'avance. Une œuvre d'art est une œuvre dont
rigoureusement on ne sait pas avant de commencer à la faire ni comment elle sera
faite, par quels moyens, avec quels gestes, selon quels procédés, ni donc ce
qu'elle sera exactement à la fin, une fois terminée. L'artiste n'a de son œuvre
qu'une idée vague avant de la faire. C'est cette différence entre les pratiques
qui distingue les artistes des artisans et donc les œuvres d'art des œuvres de
l'art.
L'artiste est donc celui qui, à la différence de l'artisan, ne
sait pas exactement ce qu'il fait, sans pour autant faire n'importe quoi. La
part d'imprévu qui entre dans la pratique ainsi que dans l'œuvre correspond pour
Alain d'une part au génie et d'autre part au beau. Si l'artiste ne fait pas
n'importe quoi sans savoir exactement ce qu'il fait, c'est parce qu'il est
inspiré, parce qu'il a du génie. Et ce qui échappe à toute préméditation dans
l'œuvre, ce qui en fait une œuvre d'art donc, c'est sa beauté.
Or, cet
aspect de la thèse de Alain entre en conflit avec ce que nous avons dit du
génie. Est-ce que cela signifie que toute la thèse de Alain doit être rejetée ?
Non pas. Que la spontanéité de l'artiste soit inspirée par son génie ou par tout
autre chose ne change rien à l'idée selon laquelle l'artiste ne sait pas à
l'avance tout ce qu'il fera et donc ce que sera son œuvre. Et si on exclut
l'existence d'une inspiration géniale, rien n'empêche de dire que la spontanéité
créatrice, à l'égard de laquelle l'artiste est bien passif, comme un simple
spectateur, est tamisée par ses jugements. On peut se passer du génie (et même
du beau) et maintenir que l'artiste est celui qui ne sait pas exactement ce
qu'il fait sans faire n'importe quoi parce qu'il contrôle, trie, sélectionne,
combine tout ce que sa spontanéité l'amène à faire de telle sorte qu'il ne
retient que le meilleur du point de vue de ses exigences esthétiques.
Dire que l'artiste est spectateur de son œuvre, qu'il découvre ce qu'il fait en
le faisant ne lui interdit pas d'être un spectateur qui juge, trie, élimine,
corrige, combine, c'est-à-dire qui oriente en permanence l'activité créatrice en
elle-même passionnée, désordonnée et brouillonne.
Rq : On peut
d'ailleurs une nouvelle fois rapprocher cette pratique de l'élocution :
lorsqu'on parle, on ne sait pas à l'avance comment on dira ce que nous avons
l'intention de dire. Nous sommes donc comme les spectateurs/auditeurs de nos
propres phrases. Mais nous ne sommes pas pour autant entièrement passifs : nous
choisissons certains termes, éliminons ou retenons des tournures : nous guidons
notre élocution de telle sorte qu'elle exprime au mieux ce que nous voulons
dire.
Cette différence entre les artistes et les artisans permet donc
que soutenir qu'il existe une différence entre leurs productions respectives.
L'œuvre d'art, à la différence des œuvres de l'art, ce qui est irréductible à un
ensemble de règles déterminées à l'avance de telle sorte que l'œuvre d'art
dépasse toujours l'idée qu'on s'en fait en commençant, le projet qu'on pouvait
avoir avant de commencer.
Conclusion de cette première partie.
On se demande ce qu'est une œuvre d'art. C'est notre point de départ. Pour
répondre à cette question, on s'est d'abord dit qu'une œuvre d'art, c'est ce qui
est fait par un artiste. Ce qui nous avait conduit à nous interroger sur l'art
en général, puis sur la différence entre l'artisan et l'artiste et enfin sur la
création artistique.
Avons-nous désormais une définition de l'œuvre d'art
? Pouvons nous dire ce qu'est une œuvre d'art à partir de ce que nous savons de
son auteur, à partir de l'artiste et de la création artistique ?
Œuvre d'art et art.
Qu'une œuvre d'art soit l'œuvre d'un artiste
implique qu'elle soit produite par un être qui maîtrise un art, c'est-à-dire un
ensemble de savoir-faire. Peut-on alors définir une œuvre d'art par l'art ?
Peut-on dire qu'une œuvre d'art est nécessairement et essentiellement le
produit d'une activité réglée par l'acquisition de savoir-faire ?
Réponse
: non. Ce sont les œuvres de l'art qu'on peut définir de cette manière et non
les œuvres d'art puisque si pour les premières, ce qu'elles sont se ramènent à
un ensemble de procédures et de règles connues à l'avance, les œuvres d'art
elles ne se réduisent pas à un ensemble de règles pas plus qu'elles n'incarnent
une idée, un concept ou des formes déterminées en totalité à l'avance. Au
contraire, elles contiennent nécessairement une part d'imprévu et
d'intransmissible. C'est précisément cela qui les distingue des œuvres de l'art
ou des ouvrages artisanaux.
Cela nous amène finalement à soutenir que l'on ne
peut pas définir l'œuvre d'art par l'art dans la mesure où l'œuvre d'art est
irréductible à l'art comme tel. L'art n'est pas un critère qui permette de
définir l'œuvre d'art. Paradoxalement, les œuvres d'art n'appartiennent pas à
l'art en cela qu'elles sont irréductibles à toute production rendue possible et
réelle par l'acquisition d'une habileté ou d'un métier par apprentissage,
c'est-à-dire par imitation. L'œuvre d'art est au-delà de l'art entendu comme
habileté, comme savoir-faire qui obéit à des règles explicites et
transmissibles. L'art comme tel ne peut pas rendre compte de ce qu'est une œuvre
d'art.
Rq : Ce qui permet de comprendre qu'une certaine manière de
regarder les œuvres d'art, une manière fort répandue et par laquelle on croit
faire honneur aux œuvres, à savoir cette manière à la fois savante, technicienne
et béotienne qui consiste à y voir des procédés, à s'extasier sur la technique,
l'ingéniosité de la réalisation, le fini, l'habileté qu'il faut avoir pour la
réussir, voire la somme de travail qu'il a fallu consacrer à sa réalisation,
tout cela est ridicule et déplacé : c'est ne voir dans l'œuvre qu'une œuvre de
l'art et non une œuvre d'art, c'est ne voir dans l'artiste qu'un artisan qui
aurait pour particularité de faire des choses inutiles et bonnes à admirer. Une
œuvre d'art, ça ne s'admire pas.
Œuvre d'art et artiste.
Peut-on définir une œuvre d'art par l'artiste et la création artistique ?
Peut-on dire qu'une œuvre d'art, c'est nécessairement et essentiellement le
produit d'une activité qui va au-delà de la maîtrise de certains savoir-faire,
qui suppose ou bien ce qu'on appelle du talent ou bien de la passion et du goût
?
Réponse : sans doute, mais cela ne nous apprend rien sur l'œuvre.
Comment en effet reconnaître ces qualités chez une personne, sinon à travers ses
œuvres ? Ce qui signifie qu'il faut d'abord reconnaître les œuvres comme des
œuvres d'art pour ensuite reconnaître à leur auteur les qualités en question et
donc le statut d'artiste. L'art au sens strict se prouve, se montre par le
travail, le spectacle offert par l'habileté à l'œuvre, le savoir-faire à
l'œuvre, il n'en est pas de même de ce qui dépasse l'art, qu'il s'agisse du
talent ou du goût : cela ne se voit que dans l'œuvre accomplie et non dans
l'activité qui la produit. Il n'y sans doute pas beaucoup de différence entre le
spectacle offert par un grand peintre travail et un peintre du dimanche au
travail : la différence n'est pas dans l'acte, elle est dans le fruit.
S'il
est exact de dire que les œuvres d'art sont faites par des artistes, cela ne
constitue pas un critère distinctif qui permette de distinguer une œuvre d'art
de n'importe quoi d'autre parce que c'est l'œuvre qui permet de reconnaître
l'artiste et non l'artiste qui permet d'identifier l'œuvre. C'est l'œuvre qui
fait l'artiste : ce sont les peintures rupestres, par ce qu'elles sont, qui font
dire que leurs auteurs étaient des artistes, ce sont les peintures réalisées par
certains autistes ou certains malades mentaux ou certains enfants qui nous
décident à les dire artistes, et jamais l'inverse.
Soit, mais alors on
retombe sur la difficulté initiale : comment fait-on pour reconnaître les œuvres
d'art comme telles ? Qu'est-ce qu'une oeuvre d'art ?
Mais,
puisque l'œuvre d'art est irréductible à l'art, on pourrait dire que quoi que
puisse se trouver dans cet au-delà de l'art, ce qui décide du statut d'œuvre
d'art, ce n'est pas cet au-delà de l'art, mais le fait qu'elle plaise à un
public.
Mais alors, ce seraient les spectateurs qui détermineraient ce
qu'est une œuvre d'art et ce qui n'en est pas une. C'est donc le point de vue
des spectateurs qu'il nous faut donc examiner maintenant.
II ) A quoi
se reconnaît une œuvre d'art pour un spectateur ?
Point de vue du
spectateur.
On peut chercher à définir l'œuvre d'art à partir du
public, des spectateurs. On pourrait dire qu'une œuvre d'art n'existe pas
seulement pour un public, mais par lui, ses choix, ses décisions, ses élections
et ses rejets. Ce point de vue sur les œuvres semble d'autant plus pertinent
qu'un grand nombre d'œuvres d'art ne sont telles que par la décision, prise par
le public ou certains publics tenus pour éclairés, de considérer certains
ouvrages comme des œuvres d'art.
Que ces jugements ne soient pas
unanimes ou qu'ils varient dans le temps ne change rien à l'affaire : dans tous
les cas, ce sont les jugements des spectateurs qui font les œuvres, qui
accordent ou refusent le statut d'œuvre d'art à certains objets, qu'ils aient
été crée dans ce but ou non.
Rq : On pourrait d'ailleurs soutenir que ce
qui fait varier les jugements, ce ne sont pas tant les critères par lesquels on
juge qu'une œuvre d'art en est une que la détection ou l'absence de détection de
la présence de ces critères distinctifs dans l'œuvre : on pourrait tous être
d'accord sur ce qu'est une œuvre d'art, avoir tous les mêmes attentes, mais ne
pas les sentir comblées par les mêmes objets.
Mais si tel est le cas,
alors les choix et les jugements du public doivent reposer sur certains critères
discriminatoires. Mais lesquels ? Quelles sont les caractéristiques des œuvres
qui amènent le public à penser qu'il s'agit d'œuvres d'art ?
Du côté
des spectateurs, on peut dire qu'un œuvre d'art est ce qui a sur lui certains
effets spécifiques. Lesquels ?
L'œuvre plaît, c'est-à-dire procure une
satisfaction, un plaisir, elle émeut ou touche, provoque certaines émotions, et
elle fait parler, elle provoque des discours.
Elle provoque des émotions,
des sentiments et des discours.
Du côté des œuvres, on attribue
généralement ces effets à une caractéristique précise des œuvres d'art : leur
beauté. C'est leur beauté qui émeut, touche, fait éprouver certains sentiments
et fait parler.
Ne définit-on pas couramment l'art comme l'activité qui
produit de belles œuvres par opposition à l'artisanat et à l'industrie ? Ne
parle-t-on pas des Beaux-Arts précisément ?
L'art serait donc lié au
beau de telle sorte que l'on pourrait reconnaître une œuvre d'art à sa beauté en
tant qu'elle émeut un public.
Seulement, parler de la beauté des
œuvres d'art comme cause des effets qu'elles ont sur nous, c'est plutôt vague.
Celui qui est touché à la fois par le plafond de la Sixtine et le dernier film
de Spielberg peut-il dire que c'est tout simplement parce que ces deux œuvres
sont belles ? Car, qu'ont-elles de commun ?
D'où une question qui
exprime un soupçon : est-ce la beauté des œuvres qui est à l'origine des effets
qu'elles ont sur nous ou, à l'inverse, ne trouve-t-on pas belles des œuvres
parce qu'elles nous font de l'effet et seulement pour cela ? Ne dit-on pas
belles certaines œuvres seulement parce qu'elles nous font un effet qu'on ne
parvient pas à s'expliquer autrement qu'en invoquant leur beauté. N'est-ce pas
par commodité et par impossibilité de dire vraiment ce qui en elle nous touche,
nous émeut, nous fait parler qu'on les dit belles ? Parler de la beauté des
œuvres d'art comme ce qui les distingue des autres objets et comme ce qui
explique qu'elles aient sur nous certains effets, n'est-ce pas au fond un
malentendu ?
Mais, si tel est le cas, il nous faudra trouver les vraies
raisons ou les vraies causes qui expliquent ces effets.
Or, l'enjeu
de cette question n'est rien d'autre que la possibilité de définir ce qu'est une
œuvre d'art : si la beauté est ce qui distingue les œuvres d'art des autres
objets, alors on pourra au moins les reconnaître par elle.
Rq :
Fausse objection : dire qu'il n'y a pas que les œuvres d'art qui soient belles.
Ce n'est pas une objection contre ce critère dans la mesure où on sait
distinguer l'artificiel du naturel, donc les œuvres de l'art des êtres et choses
naturels. Ce qui ne signifie pas que la beauté des œuvres d'art est
nécessairement de même nature que celle des choses naturelles…
Mais,
encore faut-il savoir de quoi on parle lorsqu'on dit qu'une chose est belle !
Qu'est-ce que le beau en général ? Et qu'est-ce que la beauté d'une œuvre d'art
?
A ) Qu'est-ce que le beau ?
Lorsqu'on se pose cette
question, deux réponses sont généralement données, toutes les deux appuyées sur
des observations précises.
La première consiste à dire que si une chose
est jugée belle, c'est parce qu'elle a certaines caractéristiques objectives qui
la rendent objectivement belle et qui la fait donc trouver belle. La beauté
repose dans ce cas sur des critères objectifs qui permet de dire qu'une chose
est belle par ce qu'elle est en elle-même, pour telle ou telle raison donc.
Cette thèse permet de rendre compte d'une observation simple : certaines choses
sont unanimement trouvées belles. Cela ne peut s'expliquer que parce que ces
choses sont belles en elles-mêmes et d'une façon si évidente qu'il n'est pas
possible de ne pas le voir.
La seconde consiste à dire que rien n'est
plus relatif que les jugements de goût, qu'une chose n'est pas belle en
elle-même, mais qu'elle est dite belle par ceux à qui elle plaît et il est
parfaitement possible qu'une même chose plaise à certains et déplaisent à
d'autres. On ne discute pas des goûts et des couleurs. Cette thèse est invoquée
lorsqu'on constate que des appréciations très contrastées sont possibles en la
matière.
On le comprend, ces deux thèses sont totalement opposées,
mais elles ont l'une et l'autre des observations à faire valoir en leur faveur.
Le paradoxe en la matière est en effet de constater que les belles choses sont à
la fois l'objet des unanimités les plus massives et celles qui divisent et
opposent le plus violemment. Autant certains objets peuvent faire l'accord de
tous, autant d'autres opposent et divisent.
Alors qu'en est-il au
juste ? Le beau est-il objectif ou pure appréciation subjective ? C'est la même
question qui peut se poser au sujet des qualités gustatives des aliments :
faut-il dire que certains aliments sont bons ou mauvais en eux-mêmes en terme de
goût ou qu'ils ne plaisent pas à tous ? Les parents ont souvent tranché la
question en refusant l'objectivation de nos appréciations subjectives. Ont-ils
raison ?
Toutes les théories esthétiques auront affaire à cette
difficulté et toutes se donneront pour tâche de la dépasser.
1 )
Le beau, c'est le parfait.
Le beau comme prédicat réel.
On peut
considérer qu'une chose est belle parce qu'elle a en elle-même certaines
caractéristiques objectives qui font qu'elle est belle. On parlera alors de
beauté objective. C'est ce que l'on soutient chaque fois que l'on dit qu'une
chose est belle pour telle ou telle raison : ces raisons exposent les qualités
qui rendent belle cette chose.
Mais quelles sont ces qualités ? Qu'est-ce
qui rend belle en elle-même une chose ?
Par exemple, qu'est-ce qui
peut faire dire qu'une peinture classique est belle ou qu'un bâtiment, un
monument est beau ?
S'il s'agit de qualités objectives, appartenant à
l'objet, elles doivent être observables et mesurables comme telles.
L'harmonie des formes, des couleurs, des sons, des vers, des parties par
rapport au tout, harmonie qui peut dépendre des proportions, de la symétrie… Par
opposition au difforme, à l'informe, au démesuré, au disproportionné, à
l'inachevé, au déséquilibré…
Elles concernent les rapports entre chaque
élément d'un tout entre eux et les rapports entre chaque élément au tout
lui-même.
Ces qualités peuvent faire l'objet de mesures objectives, de
mathématisation : ex l'utilisation du nombre d'or (tel que le rapport entre la
petite portion et la grande soit égal au rapport entre la grande et le tout)
pour la composition de certaines peintures, le calcul et la géométrie pour
rendre des perspectives ou donner l'illusion de la perspective…
Plus
généralement ou d'un point de vue non pas statique mais dynamique, on pourra
parler de beauté objective chaque fois que l'on pourra dire d'une chose qu'elle
est parfaite ou excellente.
Qu'est-ce que la perfection ou l'excellence ?
On dira parfaite ou excellente une chose qui répond totalement et
adéquatement à une fin déterminée. Est donc parfaite une chose qui est tout ce
qu'elle doit être pour réaliser une fonction ou satisfaire un besoin. On le
voit, la perfection n'est pas un absolu, ni même l'absolu, elle est toujours
relative à une fin, c'est-à-dire qu'elle est toujours liée à une fonction ou une
utilité.
Rq : Encore qu'il faille sans doute distinguer la perfection
proprement dite qui est l'adaptation totale des éléments d'un être à
l'accomplissement d'une fonction et l'utilité qui est adaptation d'un artifice à
la satisfaction d'un besoin.
Cf : Kant qui distingue la finalité externe ou
utilité et la finalité interne ou perfection.
Quel est le rapport
entre la perfection et la beauté ?
Est généralement trouvée belle
toute chose qui manifestement est parfaitement adaptée à l'accomplissement d'une
fonction ou à la satisfaction d'un besoin.
Un beau cheval : c'est un
cheval qui par ses qualités et sa morphologie est parfaitement adapté à la
fonction que nous lui avons imposé : la course ou le trait.
Cf : Hippias
majeur : Socrate soutient qu'une cuiller en bois de figuier est belle parce
qu'elle est parfaitement adaptée à sa fonction qui est de tourner la soupe dans
la marmite, si bien qu'une cuiller en or ne serait pas belle parce que ce métal
ne conviendrait pas pour cette fonction.
La perfection ne se voit pas
tant avec les yeux qu'avec l'esprit qui mesure, qui sait à quoi l'objet est
utile, à quelle fonction il est destiné. Cette beauté est intellectualisée au
point de risquer de se réduire à une simple vue de l'esprit en laquelle la
satisfaction ou le plaisir ne sont plus ou plus qu'intellectuels. Le beau est
une idée, un idéal, un rapport, quelque chose d'abstrait qui se conçoit plus
qu'il ne se perçoit.
Mais, c'est en cela qu'il ferait parler : il ferait
dire en quoi il est parfait, harmonieux, régulier… Il s'adresserait à l'esprit
qui en retour rendrait hommage à l'œuvre en parlant d'elle sur un mode rationnel
et non passionnel mais tout de même comme d'une chose plaisante.
Par
extension, cette définition du beau comme perfection objective permet de
comprendre que, le beau peut être attribué à des choses qui ne sont pas des
œuvres ou des êtres comme des gestes techniques, des actions morales, et tout ce
qui peut présenter une forme d'excellence quelconque dans n'importe quel
domaine. Ex : une belle guerre, un beau combat ou un beau match par les qualités
techniques et physiques des combattants, par leur loyauté, leur engagement,
autant de forme d'excellence ! C'est vrai jusqu'aux insultes : un beau salaud
est un parfait salaud !
A partir de là, le rapprochement avec le bon ou le
bien est compréhensible. Entre beau et vrai aussi, si par vrai on entend
l'accompli, le réalisé, l'achevé, l'excellent dans l'ordre de l'être de
l'accomplissement, comme chez Hegel.
Conséquences :
Cette
définition du beau a des conséquences pratiques importantes : si on peut
définir le beau par des critères objectifs, on peut définir ce que doivent être
les œuvres d'art pour plaire à un public. Ce qui peut tourner au dogmatisme
esthétique, à l'académisme. A savoir : réduction des arts à l'artisanat du
fait du respect de règles et de l'imitation d'œuvres tenues pour modèles,
étouffement définitif des originalités par l'obligation faite à tous de
respecter les règles en vigueur.
Telle était la situation des arts dans
l'Antiquité, notamment égyptienne. A l'époque, les artistes n'étaient pas
distingués des artisans : ils faisaient en effet la même chose qu'eux puisque
leur travail consistait à reproduire des formes convenues de manière
convenue.
Mais c'est le cas chaque fois que le beau reçoit une
définition objectiviste : les arts deviennent alors de l'ordre de l'artisanat
parce qu'ils doivent respecter certaines règles. Avec une telle définition, on
peut même réglementer les arts : cela peut se faire de manière interne aux arts
et à partir d'œuvres préexistantes qui servent de modèles et de canons, comme le
fait Boileau dans L'art poétique, qui dresse la classification des arts
poétiques, c'est-à-dire des genres, et fixe les règles de chaque art. Mais cela
peut se faire de manière violente et externe, comme ce fut le cas avec les
totalitarismes où l'art a été mis au pas, normalisé et distingué en art noble et
art dégénéré.
Rq : Il y a une corrélation entre définition objective et
donc publique, voire officielle, du beau, confusion entre artisans et artistes
et régimes ou organisations politiques qui ne laissent aucune initiative aux
individus comme tels, à savoir les régimes dictatoriaux et totalitaires et les
sociétés holistes en lesquelles les individus sont totalement déterminés par la
vie du groupe social. L'artiste comme telle ne peut apparaître que dans les
sociétés de types individualistes. Cet individualisme explique qu'il ne peut
avoir que des rapports ambigus avec le public, les commandes, l'argent donc : ou
il est maudit parce que son offre ne correspond à aucune demande sociale, ou il
est vendu parce qu'il satisfait une demande sociale.
Objections
contre cette conception objective du beau :
Or, cette confusion
entre les artisans et les artistes est contraire à ce que l'on sait de l'art et
aussi à ce que l'on tient pour le premier droit des artistes, à savoir celui de
faire ce qu'ils tiennent pour beau eux-mêmes et non ce qu'on tient pour beau à
leur place : ce ne sont pas les spectateurs qui déterminent ce qu'est le beau,
ce sont les artistes qui font voir ce qui est beau comme tel.
Par
ailleurs, cette définition du beau ne rend pas compte de la diversité des
expériences esthétiques : si le beau est dans l'objet, il devrait être reconnu
comme tel par tous, même si d'abord il doit être montré, mis en évidence par un
discours qui ferait voir les qualités objectivement belles des choses
lorsqu'elles ne sautent pas aux yeux. Parce qu'en effet, cette définition du
beau estime pouvoir rendre compte de la diversité des jugements de goût en
invoquant la nécessaire éducation au beau : elle passe par le fait d'apprendre à
reconnaître dans les œuvres les qualités qui les font belles, par
l'apprentissage d'un certains nombre de savoirs sans lesquels il est difficile
de trouver une satisfaction à contempler certaines œuvres et par lesquels le
plaisir vient au spectateur. L'ennui, c'est qu'il semble que cette éducation au
beau, quand elle existe, ne suffise pas à mettre tout le monde d'accord.
Enfin, elle ne rend pas du tout compte d'expériences esthétiques qui peuvent
pourtant être largement partagées : on peut être nombreux à trouver belle une
personne sans pourtant que l'on puisse dire qu'elle est belle parce qu'elle est
parfaite. Un homme ou une femme parfaits, cela peut se dire si on a un modèle
idéal auquel on compare les individus, seulement, ce modèle ne saurait être un
modèle d'excellence comme telle, de perfection absolument parlant, mais un type
préféré, socialement et psychologiquement déterminé, dans la mesure où pour
pouvoir parler de perfection en ce qui concerne l'homme ou la femme, il faudrait
pouvoir dire qu'elle est la fonction de l'un et de l'autre par rapport à
laquelle on pourrait juger de leur excellence. Or, de telles fonctions
n'existent pas par nature : elles peuvent bien être déterminée par un groupe
social en fonction de critères qui lui sont propres. Ainsi, les Vénus
préhistoriques retrouvées par des fouilles archéologiques devaient-elles pour
les hommes de l'époque incarner la beauté, mais une beauté toute fonctionnelle,
tournée vers la reproduction… Personne sans doute aujourd'hui ne dirait qu'elles
représentent de belles femmes. Ce qui signifie qu'aucune excellence en soi,
naturelle, ne saurait être définie pour un homme ou une femme.
Rq : A
moins de considérer que la statuaire grecque ait réussi à exprimer cette
excellence : elle serait alors dans le corps des athlètes non
anabolisés…
Ces trois objections semblent ruiner la thèse selon
laquelle le beau est objectif. Donc, elles invitent à penser qu'il est
subjectif.
2 ) Le beau, c'est ce qui me plaît.
Le beau comme
purement subjectif.
A partir des idées selon lesquelles :
il
existe une variété des jugements de goût irréductible à l'aveuglement et à
l'absence d'idée de ce qui est beau,
il n'est pas possible d'enfermer la
création artistique dans la reproduction de modèles et l'obéissance à des canons
du beau sans tuer toute espèce de création et la réduire à un artisanat,
on
ne peut pas nier que ce qui est trouvé beau plaise et puisse susciter un désir
qui n'a rien à voir avec la perfection de la chose,
On peut être amené à
dire que le beau ne se trouve pas dans les choses, mais qu'il est purement
subjectif.
"La beauté n'est pas une qualité inhérente aux choses,
elle n'est que dans l'âme qui les contemple, et chaque âme voit une beauté
différente."
Hume, Le modèle du goût.
Cette thèse consiste à
dire que le beau n'est pas objectif et se ramène au plaisir ou à la satisfaction
que procure la simple perception d'une chose, sans consommation. Tout ce que je
trouve beau, c'est tout ce qui me procure du plaisir ou une satisfaction du seul
fait de regarder ou d'entendre quelque chose. Ce qui signifie que la beauté
n'est pas dans la chose, mais en moi, c'est-à-dire dans l'effet -agréable- qu'a
la contemplation de la chose sur moi. Le beau n'est plus un ensemble de qualités
objectives, il est désormais un sentiment subjectif, un affect. Un sentiment si
par sentiment on entend l'effet qu'a une représentation, une perception sur
celui qui se représente, qui perçoit quelque chose. Dans ces conditions, l'objet
qui est perçu devient secondaire et les raisons ou les causes pour lesquelles un
être est affecté par telle ou telle chose sont à chercher et à trouver non dans
la chose, mais dans celui qui est affecté, son histoire, son état psychologique,
son état de santé, son éducation…dans ce qu'il est de plus singulier
donc.
Dire qu'une chose est belle serait alors un abus de langage :
elle n'est ni belle, ni laide : elle n'est l'une ou l'autre que pour quelqu'un
et non en elle-même. On devrait dire que la chose plaît, qu'elle procure une
satisfaction, qu'on le trouve belle, disant par là que ce propos n'engage que
nous et ne dit rien de la chose.
Seulement cette thèse d'une pure
relativité du jugement de goût semble réfutée par l'existence de certains objets
qui font sinon l'unanimité du moins qui rassemblent beaucoup de sujets. Hume
répond à cela en disant que la pure relativité de nos jugements de goût est
nécessairement limitée en cela que nous avons en commun une certaine
constitution physique qui nous incline à apprécier les mêmes choses, celles qui
sont agréables à ce que nous avons de commun, notre corps.
C'est pour
ces raisons que même ce qui paraît être de l'ordre de la beauté objective
pourrait être en fait de l'ordre de l'agrément, de la satisfaction purement
subjective. Ce qui est harmonieux pourrait plaire non pas simplement à l'esprit,
mais procurer un plaisir physique lié à l'apaisement que provoquent des
proportions harmonieuses. De même, la beauté qu'on prête aux êtres naturels
n'est peut être pas liée à leur perfection objective, mais à cela que les êtres
naturels trouvés beaux ont des traits qui exaltent la vie, ce qui ne peut que
plaire aux êtres vivants que nous sommes.
Cette thèse permet donc de
rendre compte de la diversité comme de l'unanimité des jugements esthétiques,
mais en outre, elle permet aussi de rendre compte de la possibilité même d'une
histoire de l'art dans la mesure où pour qu'une histoire de l'art existe, il
faut qu'il y ait non seulement renouvellement des créations, mais aussi des
goûts, des styles, des genres, des formes de création. Or, tout cela n'est
possible que si on n'assujettit pas les artistes à reproduire des formes
canoniques, qu'on les laisse au contraire libres de toute contrainte et si par
ailleurs les goûts du public change ou soient assez ouverts pour admettre comme
œuvres d'art toutes les nouveautés.
L'art n'aurait pas eu d'histoire si
le beau était objectif, sinon cette histoire qui n'en est pas une qui consiste
en le cheminement finalisé vers un but connu d'avance comme idéal, mais que l'on
n'atteint pas du premier coup parce que l'idéal est exigent. Thèse de
Hegel.
Après avoir soutenu que la beauté n'était pas subjective, mais
qu'elle était objective, nous soutenons à présent qu'elle est donc non pas
objective, mais purement subjective. Avec autant de raisons de penser l'une que
l'autre de ces deux thèses.
Nous voilà donc en présence de deux thèses
totalement irréconciliables et qui semblent tout aussi solides l'une que
l'autre. C'est fâcheux.
Mais, cette contradiction n'est peut-être
qu'une apparence : elle n'existe peut-être qu'en raison d'un malentendu sur ce
qu'on peut entendre par le mot de beau ou plutôt sur l'extension des choses
belles. Deux thèses s'affrontent ici peut-être seulement parce qu'on ne s'est
pas assez mis d'accord d'abord sur les frontières qui séparent les choses belles
des autres.
Tout vient peut-être de ce que l'on mélange tout :
l'agréable, le bon, le parfait et le beau, alors qu'il faudrait séparer tout
cela. C'est ce que nous invite à faire Kant.
3 ) Le beau n'est ni
ce qui est agréable, ni ce qui est bon.
Kant :
" Comparaison
des trois genres de satisfaction spécifiquement différents.
L’agréable et
le bon ont l’un et l’autre une relation avec la faculté de désirer et entraînent
par suite avec eux, le premier une satisfaction pathologiquement conditionnée
(par des excitations, stimulos), le second une pure satisfaction pratique ;
celle-ci n’est pas seulement déterminée par la représentation de l’objet, mais
encore par celle du lien qui attache le sujet à l’existence de l’objet. Ce n’est
pas seulement l’objet, mais aussi son existence qui plaît. En revanche le
jugement de goût est seulement contemplatif ; c’est un jugement qui,
indifférent à l’existence de l’objet, ne fait que lier sa nature avec le
sentiment de plaisir et de peine. Toutefois cette contemplation elle-même n’est
pas réglée par des concepts ; en effet le jugement de goût n’est pas un jugement
de connaissance (ni théorique, ni pratique), il n’est pas fondé sur des
concepts, il n’a pas non plus des concepts pour fin.
L’agréable, le beau, le
bon désignent donc trois relations différentes des représentations au sentiment
de plaisir et de peine, en fonction duquel nous distinguons les uns des autres
les objets ou les modes de représentation. Aussi bien les expressions adéquates
pour désigner leur agrément propre ne sont pas identiques. Chacun appelle
agréable ce qui lui FAIT PLAISIR ; beau ce qui lui PLAIT simplement ; bon ce
qu’il ESTIME, approuve, c’est-à-dire ce à quoi il attribue une valeur objective.
[…] On peut dire qu’entre ces trois genres de satisfaction, celle du goût pour
le beau est seule une satisfaction désintéressée et libre ; en effet aucun
intérêt, ni des sens, ni de la raison, ne contraint l’assentiment."
KANT,
Critique de la faculté de juger, § 5
Commentaire :
Kant
distingue trois types de satisfaction parmi ce qui peut procurer un plaisir :
l'agréable, le bon et le beau. Ces trois choses ont en commun de nous procurer
des satisfactions et c'est pourquoi il est courant de les confondre. Mais ce
n'est pas parce qu'elles plaisent toutes les trois qu'elles sont semblables.
Or, nous allons le voir ce que Kant appelle l'agréable correspond à la
conception purement subjective du beau tandis que ce qu'il nomme bon recouvre en
partie la conception du beau objectif. Le beau au sens strict est donc selon
Kant distinct des deux conceptions opposées que nous avons
envisagées.
1) L'agréable et le bon.
Kant commence par distinguer
d'un côté le beau et de l'autre l'agréable et le bon, ces deux dernières
satisfactions ayant un point commun : elles sont liées à la faculté de désirer :
ce qui est agréable ou bon est désirable. On peut même dire que c'est en tant
qu'ils sont désirables qu'ils sont agréables et bons. Ce qui n'est pas le cas du
beau.
Mais le bon et l'agréable se distinguent néanmoins : l'agréable est
une satisfaction dite pathologique : elle est liée à notre corps, à nos
appétits, nos penchants, notre sensibilité.
Ce qui est agréable est ce qui
nous met en appétit, nous excite, réveille notre désir, autant de chose liées à
notre corps, à ses besoins autant qu'à ses désirs.
A noter : l'agréable
est lié à une représentation de quelque chose, non à sa consommation. Il est lié
à un spectacle ou plutôt à une représentation subjective (une perception, une
image, un souvenir, …) qui ne doit pas être confondu avec le plaisir sensuel,
physique de la consommation. L'agréable n'est que la promesse d'un plaisir
sensuel éventuel.
Aussi, lorsque l'on dit d'un plat bien préparé qu'il est
beau, d'une personne qu'elle est belle, de notre vieille peluche qu'elle est
belle, on se trompe : on devrait dire que tout cela nous est agréable parce que
cela éveille notre appétit ou conforte nos penchants.
Le bon est lui
aussi lié à cette faculté de désirer, mais la satisfaction qu'il procure est
dite pure ou pratique, c'est-à-dire morale. Elle est liée à notre moralité, à ce
que nous jugeons bon moralement, et, à ce titre à ce que nous souhaitons ou
désirons voir exister.
Aussi, lorsque nous disons d'un geste d'une grande
générosité, d'une droiture qui nous émeut qu'il est beau, on se trompe : il
n'est pas beau, il est bon et c'est en tant que tel qu'il nous touche : il est
conforme à ce qui devrait toujours être fait et qui n'est pas si souvent fait.
C'est cela qui est émouvant et c'est pourquoi la littérature et le cinéma
mélodramatiques représentent volontiers des scènes morales susceptibles de nous
toucher.
Qu'est-ce que cela change que l'agréable et le bon soient liés
au désir et pas le beau ?
La satisfaction que procure l'agréable et le
bon est liée à l'existence de l'objet, alors que la satisfaction que procure le
beau n'est liée qu'à la représentation de l'objet et non à son existence. Ce qui
est trouvé beau serait toujours trouvé tel si cela n'existait pas, alors que ce
qui est trouvé agréable ou bon ne peut procurer de satisfaction que si cela
existe vraiment, c'est-à-dire que si on peut se le procurer, en tirer une
satisfaction sensuelle effective ou souhaiter que cela se produise vraiment.
C'est pourquoi la satisfaction que procure le beau est dite contemplative : elle
existe dans la pure et simple représentation de la chose : j'ai du plaisir à la
regarder sans que ce plaisir soit en aucune manière lié à un désir de possession
ou de consommation, j'ai du plaisir en la regardant purement et simplement.
C'est pourquoi l'existence de la chose en question m'est indifférente : cela ne
changerait rien à mon plaisir qu'elle n'existe pas puisque ce plaisir ne dépend
pas de son existence, mais de la représentation que je me fais d'elle.
La
simple idée ou l'image ou la perception d'un éclair au chocolat, d'une charmante
personne ne peuvent être agréables que si ces représentations éveillent ou
s'accompagnent d'un désir et par conséquent que s'il est de l'ordre du possible
de manger l'éclair au chocolat et de rencontrer cette charmante personne. Si ce
n'est en aucune manière possible, ces représentations ne sont pas agréables,
mais pénibles puisque mon désir sera frustré. Une idée ou une image ne se
mangent pas, ce n'est pas la perception d'une charmante personne qui cédera pas
à nos avances, mais la personne elle-même, peut-être.
De même, l'idée ou
l'image d'une bonne action ne procure aucune satisfaction en elle-même. Si je
conçois une bonne action, alors parce qu'elle est bonne, elle doit devenir
réalité, et c'est en cela qu'elle est désirable. Si elle ne le devient pas, elle
ne procurera aucune satisfaction, aucun plaisir pour notre sens moral. Au
contraire, l'idée de la bonne action qui n'a pas été accomplie causera de la
mauvaise conscience. L'idée d'une bonne action ne remplace pas l'action.
En
revanche, il est tout à fait possible que la perception ou l'image d'une chose
puisse me procurer du plaisir en tant que telles, c'est-à-dire indépendamment de
tout désir donc de l'existence même de la chose représentée ou perçue. Tout est
là : le beau est le seul plaisir qui n'ait aucun rapport avec le désir : c'est
ce qui plaît sans être désirable, donc qui pourrait plaire y compris si cela
n'existait pas réellement.
2 ) Le jugement de goût n'est pas un jugement
de connaissance.
Dire qu'une chose est belle, c'est donc dire que sa
représentation en moi, sous la forme d'une perception, qui n'est que par moi qui
perçois et en moi qui la perçois, me procure du plaisir, que cette chose existe
ou non.
D'où la distinction entre la nature et l'existence de l'objet : la
nature de l'objet, sa forme, son essence que je me représente me procure une
satisfaction : tel bâtiment, par ses formes, telle peinture, tel paysage…
lorsque je les regarde me donne une satisfaction que j'aurais même si ce que je
regarde n'existait pas : je trouverais encore cela beau parce que je n'ai pas
besoin que cela existe pour que cela me fasse quelque chose.
Cela ne
signifie rien d'autre finalement que je prends plaisir à contempler une
représentation en tant que telle, c'est-à-dire en tant qu'elle ne représente
rien, puisque la chose qu'elle représente m'est, quant à son existence,
indifférente. Comme je peux prendre plaisir à regarder l'image (peinture, image
de synthèse…) d'un paysage imaginaire. C'est une image, une représentation qui
ne représente rien, qui feint de représenter, qui peut à la rigueur me tromper
en me faisant croire qu'elle a un réfèrent extérieur objectif, cela n'a aucune
importance. Le plaisir esthétique est autiste, coupé du monde et enfermé en
lui-même.
Mais cette idée pose un problème : si c'est la nature de
l'objet contemplé et non son existence qui me procure une satisfaction, est-ce à
dire que l'objet trouvé beau a des caractéristiques (objectives en cela qu'elles
s'imposeraient à moi) qui font sa beauté et telles que sa contemplation procure
une satisfaction ?
En d'autres termes, si le plaisir esthétique est lié au
sentiment de plaisir et de peine, n'est-il pas aussi lié à la faculté de
connaître puisqu'il dépend de la nature de l'objet, de son essence donc d'une
apparente connaissance de cet objet ? Mais si tel est le cas, alors la chose
trouvée belle l'est parce que sa nature est telle que je la trouve belle. La
beauté dépendrait-elle de caractéristiques objectives, propres à l'essence de la
chose ?
Réponse de Kant : non, le jugement de goût n'est pas un
jugement de connaissance. Qu'est-ce que cela signifie ? Que la beauté n'est pas
une caractéristique qui appartient à la chose comme telle, qu'elle n'est pas un
prédicat comme peuvent l'être la couleur, la taille, la forme, la masse… Qu'une
chose soit trouvée belle n'apprend rien sur cette chose puisque ce qui nous la
fait dire belle est l'effet que sa représentation a sur notre sentiment de
plaisir et de peine et non ce qu'elle est en elle-même. La beauté est dans le
rapport qui s'instaure entre la représentation de la chose et nous, notre
sentiment de plaisir et de peine et non pas dans la chose elle-même ou dans sa
seule représentation. La beauté est un sentiment : l'effet sur notre sensibilité
de nos propres représentations, de nos perceptions ou images des choses. En cela
elle n'est en rien objective, elle n'est pas l'harmonie ou la perfection de
l'objet, elle est purement subjective. Le beau n'est pas fondé sur des concepts
: on ne trouve pas belle une chose après avoir saisi ses caractéristiques
objectives. Il n'a pas des concepts pour fin : il ne produit pas de concepts, il
n'est pas un jugement qui forme des concepts relatifs à la chose trouvée belle.
Il est un jugement qui ne concerne que l'effet de la représentation de la chose
sur mon sentiment de plaisir et de peine.
De sorte que, sur ce point,
Kant est d'accord avec Hume.
3 ) Les différentes satisfactions.
Kant signale que si nous confondons facilement tous les types de satisfaction :
l'agréable, le bon et le beau, nous sommes aussi en mesure de les distinguer
ainsi qu'en témoigne le vocabulaire : il met à notre disposition des termes plus
précis que le plaisir ou la satisfaction, termes qui correspondent à chaque type
de satisfaction.
L'agréable est ce qui fait plaisir. C'est ce qui peut
procurer une satisfaction sensuelle, ce qui est la promesse d'une telle
satisfaction. Elle ne suppose pour exister que le corps et ses appétits.
Le beau plaît simplement. C'est ce qui fait simplement plaisir, c'est-à-dire
qui procure une satisfaction indifférente à l'existence de l'objet.
Le
bon est ce qu'on estime ou approuve. Le bon, une bonne action par exemple,
procure du plaisir en cela que nous trouvons l'action estimable, en cela qu'elle
a de la valeur, une valeur morale qui la rend touchante.
4 ) Une
satisfaction libre ou désintéressée.
La satisfaction procurée par le
beau est libre ou désintéressée en cela que ce qui est jugé beau pourrait ne pas
exister sans cesser d'être trouvé beau, alors que l'agréable et le bon sont
inséparables de l'existence de l'objet ou ce qui revient au même, de la faculté
de désirer.
Désintéressé veut dire ici qu'on se moque de l'existence de
la chose, qu'elle ne nous intéresse pas en elle-même dans son existence. Ce qui
n'est pas le cas avec l'agréable et le bon puisque ce qui est agréable tout
comme ce qui est bon est désirable. Etre désirable implique d'une part que cela
nous importe, que cela a de l'intérêt pour nous et d'autre part que cela existe
effectivement puisque le désir ne se satisfait pas de rien.
Ainsi
Kant peut-il dire que le beau est ce qui plaît (il procure du plaisir et se
reconnaît à cela) sans concept (il ne suppose aucune connaissance de l'objet, de
son essence, et n'apprend rien sur lui non plus) et d'une satisfaction
désintéressée (il n'a aucun rapport avec les intérêts sensuels du corps ou
moraux de notre raison, il n'est pas lié à la faculté de désirer, il est donc
tout à fait indifférent à l'existence de l'objet beau).
Intérêt de ce
texte :
Ce triptyque : agréable, bon et beau permet de sortir de la
confusion antérieure.
Ce qui n'est qu'agréable n'est pas beau et ce
qui n'est qu'agréable étant en rapport avec notre corps et ses penchants (ses
goûts et ses dégoûts), ce qui, selon le proverbe, ne se discute pas, cela en
effet est relatif à chacun. Mais l'erreur est de croire que le beau est du même
ordre que l'agréable : il s'en distingue en cela que le jugement de goût est
désintéressé, c'est-à-dire indifférent à l'existence de l'objet trouvé beau,
alors que l'agréable est une satisfaction inséparable de l'existence de l'objet
dont on espère un plaisir sensuel, physique.
C'est l'erreur de Hume et
avec lui de tous ceux qui pensent que le beau est ce qui nous plaît sans autre
précision.
Mais, pour autant, Kant ne donne pas raison à ceux qui
pensent que le beau est objectif puisqu'il insiste sur le fait que le jugement
de goût n'est pas un jugement de connaissance : il ne suppose aucune
connaissance de l'objet et n'en apporte aucune. Le beau n'est pas objectif, mais
subjectif. Il n'est pas ce qui est harmonieux ou parfait en soi.
C'est
l'erreur de tous ceux qui pensent que le beau est objectif, qu'il dépend des
caractéristiques de l'objet trouvé beau.
Du coup, on comprend pourquoi
Kant tient à distinguer le beau du bon : tous les deux procurent une
satisfaction, mais la première est désintéressée, alors que la seconde est liée
à l'existence et à la perfection morale de l'action dite bonne. La perfection
procure bien une satisfaction, comme le pensent ceux qui soutiennent que le beau
est objectif, mais cette satisfaction n'est pas esthétique, elle est
morale.
Le beau n'est ni dans la chose elle-même, ni dans le sujet
seulement, il est dans le rapport entre les deux, dans la relation entre le
sujet et la représentation de l'objet.
Avec Hume, Kant soutient que
le beau est subjectif, qu'il est de l'ordre de la satisfaction subjective et non
de l'ordre de caractéristiques objectives de l'objet trouvé beau. Mais, il
s'oppose à lui en cela qu'il soutient qu'il ne faut pas confondre, au sein des
satisfactions subjectives, l'agréable et le beau. Le beau ne se ramène pas à
l'agréable seulement parce que le jugement de goût est libre.
Avec les
tenants du beau objectif, Kant soutient que le jugement de goût n'est pas
simplement relatif aux goûts et aux dégoûts des individus, que tout n'est pas
relatif en cette matière. Le beau n'est pas l'agréable, n'est pas relatif aux
penchants et inclinations subjectives et individuelles de chacun. Le beau est ce
qui plaît de manière désintéressée, c'est-à-dire en l'absence de tout désir, par
conséquent tout le monde peut trouver belles les mêmes choses puisque la beauté
ne dépend pas de nos penchants subjectifs.
Ce qui permet à Kant
d'ajouter à la définition du beau qu'il est l'objet d'une satisfaction
universelle.
Kant estime que la preuve de cela, c'est le fait que
nous ayons tendance à ne pas dire que nous

